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Gaza : Ce que la télé ne vous dira jamais sur la cruauté du blocus israélien (1)

 

Gaza, écrasée par des décennies d’opérations militaires israéliennes, assiégée depuis 2007, cruellement frappée actuellement par des coupures d’électricité, vit dans la peur d’une nouvelle guerre. Voilà reproduit ci-dessous une interview de Christophe Oberlin – un des plus sincères et fins connaisseurs de ce qui se déroule à Gaza à l’insu du monde – auteur de « Chroniques de Gaza 2001-2011 », un livre à lire absolument.

« Chroniques de Gaza 2001-2011 » est un de ces ouvrages dont la lecture nous laisse changé. Dans une succession de très courts chapitres, son auteur, Christophe Oberlin, spécialiste français de la chirurgie de la main et de la microchirurgie, nous fait découvrir par petites touches, dans une langue simple et sobre, l’émouvante humanité d’un peuple et le courage avec lequel il affronte le siège cruel qui lui est imposé par l’occupant avec la lâche complicité de la « communauté internationale » et des médias occidentaux. Une succession d’épisodes et d’expériences, au contact de gens frappés par la violence, dévoilent la terrible réalité quotidienne.

Gaza assiégée : Un chirurgien témoigne

Propos recueillis par Silvia Cattori en avril 2011

Silvia Cattori : Votre récit est très prenant. Il nous fait entrer dans le quotidien de ces familles assiégées, en butte à des difficultés de tous ordres, qui survivent et se reconstruisent en se tournant vers l’avenir, quoi qu’Israël leur fasse. On comprend que dès votre arrivée à Gaza, en décembre 2001, c’est avec incrédulité que vous avez vu les avions de l’armée israélienne surgir à basse altitude, passer le mur du son, déverser des bombes sur une population pacifique. Dix ans après ce premier contact avec la violence, qu’est-ce qui a changé dans votre perception ?

Christophe Oberlin : Ce qui a changé est qu’aujourd’hui je fais une corrélation entre ce que je vois sur place et ce qu’en disent nos médias et nos hommes politiques. La façon dont ils présentent les faits correspond rarement à ce que je constate sur place. Cela m’a irrité. J’ai alors cessé de m’abonner à certains journaux, j’ai cessé de lire et d’écouter les informations à la radio et à la télévision. Je privilégie une information de qualité à travers d’autres sources.

Silvia Cattori : On comprend que, très vite, le chirurgien venu à Gaza pour sauver des vies, confronté à tant de corps mutilés, a été conduit à réfléchir sur l’arrière fond politique. Témoigner de ce que vous avez vu, rétablir une information politiquement biaisée par nos médias, était-ce pour vous une manière d’établir justice et dignité ?

Christophe Oberlin : C’est très clair. Et c’est la raison pour laquelle depuis des années, je réagis, j’écris de petits témoignages et j’accepte de donner des conférences. Je suis allé opérer pendant des dizaines d’années dans d’autres pays sans jamais ressentir le besoin de m’exprimer. Mais dès lors que vous découvrez que les évènements que vous avez vus, vécus, sont totalement déformés, cela vous met en colère. J’ai été invité à m’exprimer sur un plateau de France 24, après l’agression israélienne de 2008/2009. Le titre donné à l’émission était: « Y a-t-il eu des crimes de guerre à Gaza ? » Ce point d’interrogation était totalement déplacé; comme le fait de savoir si les morts et les blessés étaient ou non des combattants. Étant sur place j’avais pu voir qu’il n’y avait quasiment que des civils, des familles entières. Dans ce contexte de désinformation on est donc forcément conduit à prendre la parole pour dire ce qui s’est réellement passé. On voit bien qu’en ce qui concerne les médias il y a une censure, une autocensure, et que ce que disent ou écrivent les rares témoins sur place ne les intéresse pas.

Silvia Cattori : Au fil des pages on découvre des personnages poignants, comme le chirurgien Fayez. On est stupéfait de voir, au travers de son parcours, que ces gens demeurent sans haine ni ressentiment. Et étonnamment optimistes. À votre avis, où puisent-t-ils la force de maintenir cette extraordinaire vitalité et humanité ?

Christophe Oberlin : Je crois que cela fait partie du fond de l’humanité, que c’est inhérent à chaque individu. Tous ceux qui ont vécu dans ces enfers ont des récits identiques. Primo Levi en donne des exemples. Chacun d’entre nous a des capacités de résistance absolument extraordinaires qui se dévoilent dans des conditions extrêmes. Ce n’est pas particulier à Gaza. Il n’y a pas, à mon sens, des populations qui résistent mieux que d’autres. Mais il n’en est pas moins vrai que la résistance et l’endurance dont fait preuve la population de Gaza est admirable. Au sujet de Fayez, je me souviens d’un matin où il était assez abattu. « J’ai passé une mauvaise nuit. Ma belle-sœur est morte dans la nuit d’un cancer du sein. Je ne sais pas comment le dire à mon épouse, » a-t-il dit en passant. Chez nous, on a les moyens de dépister ces cancers et de sauver la plupart des patientes. Là-bas non. La simplicité avec laquelle, ces gens assiégés par l’occupant vous parlent de leur quotidien, rendu encore plus atroce par les maladies qu’ils n’ont pas les moyens de soigner, est une leçon pour chacun de nous.

Silvia Cattori : Avec quelles séquelles s’en sortent-ils ? En particulier les enfants ?

Christophe Oberlin : On peut être surpris qu’il n’y ait pas plus de gens qui perdent la raison. J’ai parlé avec Maryvonne Bargues, un médecin psychiatre qui, pendant des années a fait un travail auprès de familles vivant à l’étroit, entassées dans dix mètres carrés, et dont des enfants, des proches, avaient été gravement blessés ou tués. Son constat est étonnant. En dépit des conditions de vie épouvantables, il y a des récupérations psychologiques impressionnantes. Si vous allez vous promener aujourd’hui dans les rues de Gaza – au sortir d’une semaine de bombardements qui ont fait de nombreux tués et blessés – vous aurez l’impression d’une population qui vit en état de paix.

Silvia Cattori : Vos descriptions de personnalités que vous avez bien connues, sont très élogieuses. On comprend que vous avez noué des liens de confiance réciproque. Et que malgré les drames vécus, ils sont restés pleinement humains. Le portrait que vous faites du chirurgien et responsable politique, Mahmoud Khalid al-Zahar, par exemple, est très impressionnant. Cela contraste singulièrement avec l’image fruste, voire exécrable, qui est systématiquement véhiculée chez nous à leur sujet. En voyant la caricature qu’en ont faite les journalistes qui les ont, comme vous, rencontrés, qu’est-ce que cela vous inspire ?

Christophe Oberlin : J’ai été et je reste scandalisé. En fait il faut savoir que les rares journalistes occidentaux qui vont à Gaza sont nécessairement accrédités par les autorités israéliennes. Pour moi le critère d’accréditation semble clair: sont accrédités les journalistes dont les Israéliens sont assurés qu’ils dénigreront tout ce que fait le Hamas. Ce que j’affirme, j’ai eu l’occasion de l’observer maintes fois. Je n’ai jamais vu jusqu’à présent un journaliste, autorisé à entrer à Gaza par le passage d’Erez, écrire un article décrivant avec objectivité ce qui a été accompli sous l’administration du Hamas.

Silvia Cattori : Cela nous oblige à nous interroger sur les a priori de ceux qui, au sein du mouvement international ont privilégié le camp des « laïcs », et considèrent l’Autorité palestinienne comme étant la représentante légitime. Vous ont-ils adressé des reproches et demandé de vous expliquer sur la charte du Hamas qu’ils qualifient généralement d’antisémite ?

Christophe Oberlin : Malheureusement, il y a très peu de reproches directs. Je le regrette, car il est plus intéressant d’essayer de convaincre ceux qui ne sont pas de votre avis! Tout simplement, ceux qui ne sont pas d’accord avec ce que je dis ou écris ne m’invitent pas. Au sein du mouvement de solidarité, la façon de lutter contre ceux qui disent des choses positives sur la gestion politique du Hamas, est de les marginaliser. Finalement, à leur échelle, leur manière de se comporter n’est guère différente de celle que nous connaissons avec les médias. Toutefois je suis invité à donner régulièrement des conférences en province. Là-bas, les militants ont une certaine indépendance par rapport à Paris, le siège du mouvement. Ils me disent m’inviter parce qu’ils sont intéressés à connaître tous les points de vue, tout en sachant que leur direction ne m’apprécie guère. À travers ces rencontres avec le public, je m’aperçois que, quand vous décrivez les faits et que l’on vous sent de bonne foi, ont vous croit. Je ne raconte dans les « Chroniques de Gaza » que des faits rigoureusement exacts, des scènes que j’ai vécues, avec le minimum d’appréciations personnelles. Je crois que les faits parlent d’eux-mêmes, à chacun d’en tirer des conclusions.

Sur la charte du Hamas. Je n’ai pas cherché à devenir le spécialiste de la question mais il se trouve que, depuis 2001, à chaque retour de Gaza on m’a demandé de parler de ce qui se passe là-bas. D’une conférence à l’autre on vous pose des questions et cela vous oblige à approfondir vos connaissances. Cela m’a conduit à demander à mes interlocuteurs à Gaza, de s’expliquer notamment sur cette question de la charte du Hamas dont certains aspects sont considérés à juste titre chez nous comme inacceptables. Il m’a été répondu que cette charte, datant de 1988, a été écrite par quelques personnes. Que le Hamas était devenu depuis un parti politique et que, depuis 2006, à chaque échéance électorale il y avait un programme clair que l’on pouvait consulter et qui était la référence. Et que, par conséquent, cette charte n’avait plus cours.

Cela dit j’aimerais élargir un peu le débat. Cette manière de toujours s’appuyer sur l’accusation d’antisémitisme qui permet de jeter instantanément l’anathème sur tout ce qui a trait à la Palestine dès lors qu’il y a une phrase, un mot qui dérange; c’est quand même un procédé extrêmement déloyal si on prend en compte le fait que les Palestiniens, dont des familles entières ont été décimées par des juifs, et chassées hors de chez elles en 1948, ont tout perdu. En Occident, dès que l’on prononce le mot « juif », il y a des oreilles qui se dressent. Mais c’est quand même au nom du judaïsme, de la conscience juive, qu’un État juif a été créé. Et c’est au nom d’un État qui se proclame juif que les autorités israéliennes persécutent tout ce qui n’est pas juif. Donc, demander à des Palestiniens qui ont été frappés dans leur chair, de ne pas dire qu’ils n’aiment pas leurs oppresseurs juifs, c’est quand même un peu fort. Qu’il puisse même y avoir ce que nous considérons comme des « dérapages » est quelque chose, à mon avis, de tout-à-fait véniel, au regard du sort qui leur est fait. Il est insensé de reprocher à ce peuple qui est opprimé au nom de l’État juif d’appeler « juif » son oppresseur. Ce délit d’antisémitisme que l’on recherche derrière tout propos, est quelque chose de profondément déloyal.



Lisez la deuxieme partie de cet article

 

yogaesoteric
23 septembre 2017