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Shiva Virupaksha
                                             Shiva, dans l’hypostase du souverain du troisième oeil

                                                                                                                                    un article de Gregorian Bivolaru

“Pour rendre lumineux l’œil frontal de la Sagesse, maintenant assombri par les impuretés causées par l’ignorance, ô, Souverain, l’amour sans limites envers Toi est le remède suprême.”, Stavacintamani, 88.

Les sages shivaïtes invoquent souvent Shiva sous le nom de Tryambaka ou de Virupaksha, “Shiva avec des yeux terribles”, à cause de son troisième œil, situé au centre du front et symbolisant l’ouverture complète du centre secret de force Ajna Chakra. Cet œil de feu, signe de l’unicité primordiale divine, s’oppose à la vision commune de l’homme enkysté dans la dualité: “Sans Toi, l’Univers entier est doué d’une vue duale, qui fragmente, découvrant l’objectivité (la relation Sujet-Objet). Par contre, seulement Toi – Souverain de cet univers – tu possèdes une vision pleinement unificatrice (non-duale).”

Le même poète continue: “Une goutte de Ton bonheur tombée sur la terre donne naissance à la Lune. Une étincelle qui jaillit de Ton feu, destructeur de l’illusion, donne naissance au Soleil. Ô, Seigneur, à Toi, Celui qui pénètre tout de Son regard, nous offrons notre être entier en tant qu’offrande, à Ton troisième œil, sceau unique d’une grandeur inexprimable et transcendante.”

L’œil spirituel de l’illumination (Ajna Chakra), ouvert par l’amour comblant pour Dieu et qui signifie le Sujet conscient, qui se trouve tant au-dessus de la connaissance proprement dite, que du sujet à connaître, est nommé par Utpaladeva “l’œil de feu” – celui qui brûle la dualité, en embrassant ainsi directement et totalement le cœur de l’amour divin – et, de même, “œil lumineux”, d’où naissent l’amour et le bonheur, ainsi que l’incomparable ambroisie de la Vie divine.

La vraie dévotion, bhakti, qui tire son essence de l’ambroisie de la Grâce de Shiva (amrita ou soma), ne dévoile pas ses secrets tant que la nature spécifique de cet abîme mystérieux où l’illusion de la dualité (le Cœur de Dieu) disparaît, n’a pas été totalement comprise. Même ce caractère spécifique nous permet de distinguer très clairement l’émotivité sentimentale de la dévotion bipolaire sujet-objet – l’imitation est une pâle réflexion du grand amour divin – de l’amour frénétique exclusivement dédié à Virupaksha, qui provient de l’Unicité, se nourrit de l’Unicité et tend seulement vers l’Unicité.

Les yogis et les poètes qui suivent cette voie de la liberté et de la spontanéité (Svatantryavada), qui est le shivaïsme du Cachemire, comparent cet abîme mystérieux à une grotte ou à un cœur secret et mystérieux. Même si elle possède sa propre luminosité, cette grotte demeure invisible habituellement, car “Shiva éclaire en permanence avec la torche de son énergie cognitive (jnana shakti) la multiplicité des choses immergées dans la non différenciation de cet abîme profond et mystérieux (mahaguha), qu’est Son Coeur.” – Abhinavagupta

Par cette image, Abhinavagupta explique la façon dont le faisceau lumineux que Shiva projète sur le fond d’une pure vibration lumineuse (prakasha) découpe des formes déterminées et finies, satisfaisantes pour la compréhension rationnelle, la sensibilité et la volonté de l’homme commun, mais qui cachent la profondeur dès que le regard (les sens) de celui-ci s’y attachent. En oubliant alors cette grotte et la torche divine qui l’éclaire, l’être humain passe sans arrêt, d’une forme à l’autre, s’y attachant successivement pour se l’approprier. Pour découvrir la beauté aveuglante de cette grotte (la cavité du Cœur de Shiva) et pour connaître ainsi le Tout infini, l’homme doit modifier la direction du faisceau cognitif de l’extérieur (bahirvimarsa) et le focaliser vers les profondeurs intérieures (antirvimarsa), projetant sur elles une lumière unificatrice.

Si rien n’est plus mystérieux et plus impénétrable que cet abîme du Cœur de Dieu, pour celui qui ne L’a jamais entrevu – d’où son nom de guhya, rahasya (mystère profond, réalité mystérieuse, cachée) – pourtant rien n’est plus évident pour celui qui Le découvre, parce que, lumineux par lui-même, Il se manifeste pour l’éternité dans une spontanéité totale, pour tous les êtres.

Pour découvrir ses profondeurs, il est absolument nécessaire d’adopter une attitude intériorisée, complètement différente de toutes les attitudes usuelles de la vie quotidienne.

Faute de cette intériorisation pure qui se manifeste au-delà de l’opposition sujet-objet, intérieur-extérieur, l’homme, qu’il soit introverti ou extroverti, ne peut pas franchir, malgré tous ses efforts, le seuil de la vie divine. Il voudrait connaître la Réalité essentielle, réalité qui est non détermination spontanée et de la volonté pure, en l’abordant avec ses facultés limitées et limitatrices, continuant à séparer, à individualiser et à se délimiter de l’univers et de Dieu.

Par contre, le yogi qui réalise cette intériorisation unificatrice peut, par renonciation à toute démarche cognitive discursive (théorisation ou verbalisation stérile), explorer le fond immaculé de la pure Conscience (prakasha), où prend source la libre pulsation de la volonté de Shiva (vimarsha). Cette renonciation ne dépend pas directement de son effort, car rien de ce qui est limité ne peut le guider. Pour cette raison, les grands sages de tous les temps insistent sur le don inconditionné de la grâce divine, pour expliquer cette expérience simple en essence, mais indescriptible par des mots.

yogaesoteric
2007