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Vision du centre de l’Univers (II)

Une interview avec Joel R. Primack et Nancy Ellen Abrams
par Elizabeth Debold



Primack : Continuons avec la vision qui place l’homme au centre de notre univers en faisant référence au temps. Il semble que nous vivons dans la zone centrale du temps cosmique. Nous sommes très près du moment où l’univers va passer du ralentissement de son expansion à l’accélération de celle-ci. C’est la meilleure période pour observer l’univers lointain. A mesure que l’expansion de l’univers s’accélère, les galaxies lointaines disparaissent de notre vue. Nous, en tant que scientifiques, nous considérons que c’est le meilleur moment possible pour observer l’univers lointain.

Bien sûr, cela restera valable pour des millions d’années, mais c’est quelque chose qui commence seulement maintenant à être apprécié. Nous vivons dans la zone centrale de la vie dans notre système solaire. Il est apparu il y a environ quatre milliards et demi d’années, et achèvera son existence dans cinq ou six milliards d’années, quand notre Soleil se transformera en une géante rouge puis en une naine blanche.

Nous sommes également dans le milieu de la meilleure période de l’existence de la Terre. Notre planète a acquis une atmosphère riche en oxygène il y a un demi-million d’années en raison des micro-organismes. Le soleil réchauffe constamment, chose que les étoiles moyennes, comme lui, le font à mesure qu’elles vieillissent. Dans environ un demi-milliard d’années, le soleil va devenir si chaud, beaucoup plus que dans le cas du réchauffement de la planète dû à l’effet de serre, il va évaporer tous les océans et la Terre va perdre toute l’eau. L’hydrogène sera séparé de l’oxygène dans la partie supérieure de l’atmosphère, et sera perdue, et la Terre deviendra une planète désertique.

Par ailleurs, ce scénario pourrait être évité ou au moins retardé, si nos descendants lointains vont trouver un moyen pour éloigner la Terre du Soleil. Mes collègues astronomes ont juste trouvé un moyen théorique pour atteindre cet objectif. Il s’agit de réorienter les grandes orbites cométaires. Bien sûr, ce n’est pas quelque chose qui devrait nous préoccuper de toute urgence, parce que nous parlons de plusieurs millions d’années dans le futur. Mais cela nous montre que nous sommes au beau milieu de la meilleure période de la vie de notre planète.

Aussi, nous sommes à la fin de la période d’expansion exponentielle des humains sur Terre. La population a doublé non pas une, mais deux fois au cours des cent dernières années, ce qui est une première dans l’histoire de l’humanité. Cela ne va pas se reproduire parce que la Terre ne pourrait plus soutenir le doublement de la population actuelle, fait qui impliquerait une accélération forte de l’impact négatif que nous avons sur la planète. Toutes ces perspectives différentes qui nous placent dans une position centrale dans l’univers, à commencer par le fait que nous sommes faits des matières les plus rares, ajoutant que nous sommes au centre des échelles de mesures et les quatre perspectives qui nous placent dans une position centrale dans le temps, tout nous montre que nous sommes dans un moment très spécial.

Je mentionnerais encore un point de vue : nous sommes dans le centre de l’univers observable. Ceci n’est pas vraiment si spécial, parce que tout observateur est au centre de son univers observable. Nous voyons tous un univers sphérique autour de nous, et dans ce sens, la cosmologie médiévale, avec la Terre au centre d’un ensemble de sphères cristallines était correcte. Mais la façon dont nous comprenons cela maintenant, c’est que nous sommes dans le centre des sphères temporelles. Nous regardons non seulement dans l’espace, nous regardons aussi en arrière dans le temps. Nous voyons les galaxies telles qu’elles étaient il y a longtemps. Ce serait probablement vrai aussi pour d’autres créatures intelligentes dans d’autres endroits dans l’univers – elles se verraient elles-mêmes dans le centre de leur univers observable. Mais nous réalisons ces choses pour la première fois.

Question : Dans votre livre, vous appelez cette perspective « les sphères cosmiques du temps ». Nancy, vous avez dit que nous sommes dans une place particulière dans l’univers par rapport à ces sphères temporelles. Cela est dû à la relation entre l’espace, le temps, la lumière et la conscience. Également, vous mentionnez que, faute de conscience, il n’y a pas d’univers visible. Pourriez-vous expliquer ce que vous entendez par cela et comment lier cela avec notre centralité ?

Abrams : L’univers visible est ce que nous voyons. Nous sommes conscients qu’il existe. Il y a quelque chose en dehors de nous, et nous, les humains, nous devons interpréter ce qu’il est. Maintenant, une fois que nous avons une théorie scientifique sérieuse et beaucoup de données qui la soutiennent, nous sommes en mesure de lier notre besoin de donner un sens à l’univers à ce que nous connaissons pratiquement de l’univers. Ceci est quelque chose d’extraordinaire concernant le moment où nous sommes en ce moment.

Étonnamment, dans cette nouvelle image, de toutes les perspectives évoquées par Joël, nous sommes au centre de l’univers. Pas seulement dans la façon dont les gens l’ont supposé par le passé, à savoir comme une centralité géographique. Ceci, certes, n’est pas vrai. Il n’y a pas un centre géographique dans un univers en expansion. Nous sommes, cependant, centraux de toutes ces façons intéressantes, subtiles et significatives que personne ne pouvait conceptualiser avant que nous ayons la cosmologie moderne.

Nous sommes donc dans une excellente position en termes de l’existence humaine, parce que nous sommes à un point où nous pouvons satisfaire ce profond besoin de nous comprendre nous mêmes comme étant le centre de l’univers. Et nous pouvons le faire dans un processus scientifique rigoureux et précis à la fois, ce qui n’était pas possible auparavant. C’est ce que nous devons développer maintenant.

Comment s'y prendre n’est pas évident. Nous avons proposé dans notre livre une perspective à partir de laquelle nous regardons, mais cela signifie que tous les domaines de la culture - artistique, littéraire et d’autres - travaillent ensemble à cet égard. Nous devons interpréter cette nouvelle image de l’univers des manières qui ont un sens pour nous, qui inspirent et éveillent en nous le feu de la connaissance.

La conscience dans le Cosmos

Q : Comme vous l’avez expliqué, la théorie de la matière noire froide nous dit que la plupart de l’univers est invisible. Vous avez dit que faute de la conscience, on ne pouvait rien voir. Quel est le rôle de la conscience dans l’univers?

Abrams : La première chose que les gens ne réalisent pas, c’est que tout ce que nous disons au sujet de l’univers est en fait ce que nous comprenons de l’univers. Nous ne pouvons rien connaître de tout ce qui est en dehors de nous qu’à l’aide de notre mental.

Primack : Tout ce que nous voyons, c’est de la lumière. Nous interprétons qu’il y a des étoiles et non pas quelques petits trous dans le dôme du ciel à travers lesquels passe la lumière du paradis. L’idée que ce sont des étoiles était une découverte, de même que la prise de conscience que ces étoiles ont une vie et une mort et que les galaxies et les quasars se situent vraiment à distance. Tous ceci, ce sont des découvertes. Ce ne sont pas du tout des choses évidentes. Nous construisons l’univers à mesure que l’on découvre des choses qu’on interprète. Maintenant, nous avons la capacité, en utilisant les satellites au-dessus de l’atmosphère, de voir des parties du spectre de rayonnement qui ne peuvent pas être vus à l’oeil nu : les rayons gamma, les rayons X, les ultraviolets, les infrarouges et même les ondes radio. Pour comprendre cet univers, nous avons besoin d’une combinaison de technologie complexe et l’interprétation théorique. Si ce n’est pas la conscience humaine, alors je ne sais pas ce que c’est.

Abrams : La conscience est ce qui fait en sorte que tout ce que nous percevons soit réel pour nous. Tout ce que nous disons au sujet de l’univers, même le mot « univers » est une construction de l’esprit humain. On ne pouvais rien connaître faute d’utiliser notre capacité à créer métaphoriquement un sens.

Q : Vous avez dit que les êtres humains sont des créations parfaites dans le cosmos. Est-ce lié à notre capacité à être conscients?

Abrams : Je ne me souviens pas avoir dit que nous sommes parfaits - mais nous avons la capacité nécessaire d’avoir des pensées complexes. Si cela vous semble parfait ou non c’est une question subjective. Il y a beaucoup de gens aujourd’hui, en particulier ceux concernés par l’environnement, qui considèrent que la Terre serait mieux sans les humains. Les animaux survivraient et la planète serait plus verte. Toutes les mauvaises choses que nous faisons ne se produiraient pas. Personnellement, je pense que c’est un grand manque de compréhension de ce qu’est notre espèce et notre potentiel. Nous sommes loin d’être parfaits et nous faisons des erreurs terribles. Mais nous sommes en mesure de faire quelque chose qu’aucun de tout ce qu’on a jamais rencontré n’importe où dans l’univers ne peut faire. Il se peut que nous soyons les premiers. Il est possible que la planète Terre soit la planète qui prend en charge cette expérience incroyable, quelque soit le résultat.

L’expérience de la vie intelligente confère à l’univers sa propre façon de se voir. Nous sommes tous – ensemble avec d’autres êtres intelligents qui pourraient exister dans le cosmos - la conscience universelle. Nous sommes la façon dont l’univers se reflète lui-même et sans nous, l’univers n’aurait absolument aucun sens. Une belle planète pourrait avoir des animaux et des plantes, mais tout serait vidé de sens. Ces écologistes qui imaginent cette planète de leur point de vue comme un Eden merveilleux donnent à la planète un sens. Si nous n’existions pas, personne ne pourrait imaginer ces choses.

Primack : D’un autre côté, nous avons aussi la capacité de comprendre les implications de nos actions. Une chose qu’on apprend de la cosmologie est l’énorme échelle temporelle qui existe entre nous et l’avenir. Nous sommes le produit de 13,7 milliards d’années d’évolution cosmique. Notre planète a des millions d’années devant elle avant que notre système solaire soit détruit par le Soleil transformé en géante rouge puis en naine blanche. Il y aura plusieurs milliers de milliards d’années d’évolution dans l’avenir des galaxies. Notre propre galaxie deviendra de plus en plus brillante dans les prochaines six milliards d’années. L’avenir qui s’étend devant nous et nos descendants, si nous sommes assez intelligents pour l’avoir, est énorme. Ce que nous faisons dans cette courte période de fin d’expansion inflationniste de la race humaine sur cette planète peut produire une énorme transformation à long terme. Nous venons juste de commencer à considérer cet aspect, mais il n’est pas trop tard pour que nous obtenions des résultats positifs.

Q: C’est une autre façon de considérer que nous vivons dans une période cruciale de cette planète ?

Abrams : Nous vivons dans une période cruciale seulement si nous nous rendons compte à quel point elle est vraiment ainsi. Nous vivons toujours une période cruciale en termes de politique : qui va gagner, les démocrates ou les républicains ? La guerre en Irak prendra-t-elle fin ou va-t-elle durer encore dix ans ? Ce sont des éléments cruciaux pour un niveau donné de l’ampleur. Mais l’échelle à laquelle nous parlons est beaucoup plus élevée. Dans l’avenir lointain, la Voie Lactée fusionnera avec la galaxie d’Andromède. En fait, la trentaine de galaxies formant le groupe local des galaxies s’approcheront l’une de l’autre et fusionneront. A cette époque, le reste de l’univers va s’étendre si vite qu'il nous sera difficile de voir une galaxie. Ainsi, dans un avenir très lointain, notre univers visible peut consister en une seule énorme galaxie que Joel et moi aimons à appeler « Milky Andromeda ». Si la race humaine s’engageait dans la résolution des problèmes à court terme auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui et continuerait à évoluer en cherchant à coloniser la Voie Lactée, il en suivrait la colonisation de l’ensemble de l’univers visible. C’est la perspective de futur numéro un.

Supposons maintenant que, du fait que nous n’avons aucune information sur des êtres intelligents extraterrestres, ils n’existent pas. Supposons que le destin de l’univers dépend de nous.
La perspective d’un futur numéro deux est la suivante : le Parti républicain continue à débattre pour savoir si Jésus et le diable sont frères ou non, et les gens sont complètement distraits de l’observation des conséquences du fait que la Terre se réchauffe. Nous n’arrêtons pas la surexploitation des ressources de la planète à cause de la cupidité et de la vision limitée que nous avons à court terme. Nous avons de grandes guerres et des maladies et la race humaine est une fois de plus portée au stade où elle était il y a plusieurs milliers d’années. Nous arrivons à la situation de reprendre tout depuis le début, ou bien nous risquons de disparaître complètement.

Dans ce cas, la perspective d’un futur numéro un est complètement retirée de la carte des possibilités. C’est ce que nous entendons par l’idée d’un tournant, car à ce moment, nous sommes ceux qui décident laquelle des deux perspectives totalement différentes deviendra réalité. Si nous ne pouvons pas voir à l’échelle du temps cosmique, si nous ne pouvons pas regarder loin dans l’avenir et si nous ne pouvons pas réaliser à quel point notre existence est importante, nous ne pouvons pas apprécier la perspective du future numéro un comme étant une possibilité.

Q : On vous a entendu parler avec beaucoup d’éloquence du fait que l’époque dans laquelle nous vivons semble triviale pour nous, mais qu'elle sera légendaire pour les générations futures si nous agissons de façon responsable.

Abrams : Ce sera légendaire quoi qu’elle soit la variante.

Primack : Nos descendants ne nous oublieront pas si nous détruisons la planète.

Abrams : Si nous la sauvons - parce que déjà nous la détruisons. Nous avons une énorme responsabilité. Nous agissons comme si la Terre est simplement ici – comme si nous l’avons trouvée et elle nous appartient. Mais nous sommes ici grâce aux milliards d’années où les espèces précédentes se sont battues pour que leurs progénitures se développent et se reproduisent. Toute la vie est une lutte. Nous profitons de la lutte de nos ancêtres, on peut même retourner à la première cellule. C’est pourquoi certains mythes religieux sont si destructeurs. « Dieu nous l’a donné et nous a dit : « Eh bien, maintenant à vous, prenez soin de la Terre ». Non, la Terre ne nous a pas été donnée. Nous sommes nés d’elle. Nous faisons partie de ce flux énorme et nous avons tous l’obligation de la laisser à nos enfants et à la postérité lointaine, qui pourrait prendre toute la galaxie.

Une vision cosmocentrique de l’homme

Q : Certaines des idées colportées dans votre livre se rapportent à nos notions de morale et d’éthique, qui ne s'accordent ni à une grande échelle temporelle ni aux temps que nous vivons maintenant.

Abrams : Oui, nous devons comprendre que, considéré dans une perspective cosmique, tous les êtres humains sont essentiellement identiques. Aujourd’hui nous sommes tous préoccupés par des différences très, très triviales. Les Chiites contre les Sunnites. Les Mormons contre les Evangélistes. Les Noirs contre les Blancs. Toutes ces différences sont insignifiantes, stupides. Cependant, toute notre culture est entièrement préoccupée par ces différences apparentes entre les êtres humains et ne voit pas que nous, en tant qu’êtres humains, nous avons un énorme potentiel. Mais pour cela, nous devons vraiment nous voir comme étant un seul. Une autre chose que nous disons dans le livre, c’est qu’il y a un « nous contre eux », mais ce n’est pas ma civilisation contre la tienne ou ma race contre ta race. Nous contre eux c’est la vie intelligente contre les lois physiques. C’est ce qui devrait nous préoccuper.

Q : Qu’entendez-vous par là ?

Abrams : Ce n’est pas entre nous, les humains, c’est entre nous tous et la nature. C’est ce qui doit nous préoccuper, ce que nous devons prendre très au sérieux. Nous avons besoin de nous identifier à un groupe plus grand. Nous devons nous identifier avec la vie intelligente et non pas un petit groupe ethnique. Tant que nous nous identifions à de minuscules groupes ethniques, nous ne pouvons pas voir combien précieuse et incroyable est cette expérience sur Terre. Tout ce que nous voyons sont des petites différences. Quand on apprécie sa place dans l’univers réel, ces petites choses pâlissent en importance et on peut trouver les éléments unificateurs qui pourraient sauver notre planète.

Q : Cela donne une grande dignité au fait d’être humain.

Abrams : Oui, nous devons voir en l'humain la dignité. Nous sommes tous réunis sur cette planète, donc regardons nous très naturellement les uns les autres. Les gens sont extrêmement précieux. Il y a tellement peu d’êtres intelligents dans ce vaste univers. Tout simplement parce que nous sommes tous réunis sur la Terre, cela ne nous rend pas moins précieux.

Q : Quand vous dites que c’est une interconnexion entre les êtres humains et la nature, vous voulez dire que les gens sont séparés de la nature ?

Abrams : Non, nous parlons des êtres humains qui se rendent compte qu’ils ont besoin de vivre en harmonie avec la nature. Nous devons être prudents avec la nature. Nous devons comprendre ses voies. C’est de la science.

Q : Vous avez parlé tout à l’heure de Midgard, le monde intermédiaire de la création, situé entre l’infiniment petit et l’infiniment grand. Dans un discours à la NASA, vous avez dit que la seule façon de connaître le monde de l’immensité cosmique et le monde subatomique est par la science, mais la seule façon dont nous pouvons en faire l’expérience est par la spiritualité. Que voulez-vous dire par le fait que nous avons la capacité de découvrir ces mondes d’une manière spirituelle ?

Abrams : Fondamentalement, ce que nous disons, c’est qu’on ne peut pas avoir l’expérience directe de ces choses. Nous pouvons en apprendre et les connaître sur le plan intellectuel. Les scientifiques font cela. Nous cherchons à savoir quelle est notre place dans cet univers - comment pouvons-nous comprendre notre place dans cet univers en expansion, double sombre. Tout au long de l’histoire, les gens ont du avoir l’expérience de leur place dans l’univers pour se sentir ancrés dans la réalité, pour sentir que leur vie est réelle et importante. Ce fut la base de leurs différentes religions. Nous sommes maintenant les mêmes. Nous avons besoin de sens. Et nous avons besoin d’un sens qui soit ancré dans la meilleure image de la réalité dont nous disposons en ce moment. Maintenant, pour la première fois, nous avons une nouvelle image de la réalité et le sens de notre existence doit être ancré en elle.

Nous pouvons avoir l’expérience spirituelle de l’univers si nous nous rendons compte que, d’après la définition que nous avons donnée, spirituel signifie faire l’expérience de la connexion avec le cosmos. C’est tout, cela n’a rien à voir avec rien de surnaturel. L’Univers est beaucoup plus grand qu’on ne l’avait jamais imaginé. Même si nous essayons juste de sentir que nous faisons partie de celui-ci, il s’agit d’une action spirituelle.

Q : En raison de l’immensité de l’univers, cela détruit complètement toute notion de soi qui serait personnelle, ethnique ou culturelle ?

Abrams : Je ne pense pas que cela la détruit. Je pense que cela l’augmente beaucoup. Maintenant, nous pouvons réaliser que nous sommes des êtres cosmiques dans un sens très définissable. Nous avons une place dans le cosmos et nous pouvons avoir un effet énorme sur le cosmos si nous jouons bien nos cartes.

Q : Comment trouver un sens à cette nouvelle vision du cosmos ? Comme vous le dites dans le livre, nous pouvons choisir de trouver un sens à la place extraordinaire que nous avons dans le cosmos et de continuer avec la vision moderniste, newtonienne, existentielle qui dit que nous sommes des points insignifiants au milieu de cet univers vaste et dépourvu de sens.

Primack : Nous avons donné un certain nombre d’exemples dans notre livre pour l’application des idées de la physique moderne et de la cosmologie aux choses humaines. Considérons le concept d’émergence. Nous aimons enseigner à nos étudiants ce que nous appelons les « transitions de phase ». C’est ce qui arrive lorsque, par exemple, la glace fond, se transformant en eau, ou quand l’eau s’évapore pour se transformer en vapeur d’eau. Ce sont des changements complets de l’état physique de base et ils n’ont aucun effet sur l’échelle de l’atome ou de la molécule. On ne peut pas dire d’une molécule qu'elle soit dans un état solide, liquide ou gazeux. Cela n’a de sens que lorsqu’on parle d’un grand nombre de molécules qui interagissent les unes avec les autres.

Abrams : Nous pourrions facilement mettre cela en termes humains. Quelque chose qui s’apparente à une « transition de phase » se produit quand les gens sont en groupe. Par exemple, des individus peuvent être très bien, individuellement pris, lorsqu’ils sont avec d’autres personnes qui pensent tous d’une même manière, ils peuvent devenir fanatiques. Il y a cette chose étrange appelée « pensée de groupe » qui nous arrive et il y a quelques explications pourquoi cela arrive. Les personnes appartenant à ces groupes sont très différentes que si on les considère en tant qu’individus.

Primack : Bien sûr, un exemple d’émergence à laquelle nous, les humains, nous sommes particulièrement intéressés est le phénomène de la conscience humaine. Il est un profond mystère comment cet organe humide de notre tête, le cerveau, crée l’expérience d’être des êtres conscients. C’est une grande question de la neuropsychologie, et de grands progrès se font, mais il s’agit d’une question si difficile que beaucoup de choses doivent être comprises jusqu’à l’édification complète. De façon évidence, un phénomène genre émergence devrait se produire. La conscience n’est pas seulement l’interaction individuelle entre les neurones ou ce qui se passe individuellement entre les neurones. C’est un phénomène collectif très complexe qui survient grâce à l’interaction de millions de neurones, comme la transition de phase décrit ce qui se déroule par l’interaction de millions d’atomes ou de molécules. C’est pour illustrer l’idée que la physique et la cosmologie peuvent être de nouvelles sources importantes de métaphores. Une fois qu’on a l’idée de la pensée métaphorique, on peut l’appliquer aux différents domaines, y compris à l’expérience et à l’interaction humaine. C’est une modalité par laquelle nous pouvons trouver des sens.

Après tout, ce qui est important, c’est qu’on ne peut pas trouver un sens sans une vue d’ensemble. On ne peut pas comprendre ce qu’est une partie d'une peinture tant qu’on n'a pas vu le tableau en entier ; alors on voit comment la pièce s’insère dans l’ensemble. La cosmologie est la plus grande image que nous avons. Elle peut nous aider à trouver des sens, ce qui nous permet de nous voir comme faisant partie de la grande création.

Abrams : Je voudrais dire quelque chose à propos de la question du sens. Chaque culture a eu une histoire pleine de sens, une histoire qui signifiait quelque chose pour ces gens. Mais ce qui a un sens change avec le temps et la situation politique, économique et sociale. Aujourd’hui, nous avons trop de personnes à la recherche d’un sens dans des histoires qui ont été utiles à leurs prédécesseurs dans les premiers temps, mais qui ne peuvent pas créer une image cohérente de la réalité d’aujourd’hui. Le défi est maintenant de trouver ce sens que nos ancêtres ont pu trouver dans leurs histoires d’une manière qui soit cohérente par rapport à ce que nous connaissons maintenant. La science doit tirer des conclusions. Nous devons prendre la meilleure science que nous avons maintenant et construire notre sens avec son aide. Et c’est parce que nous ne cherchons pas seulement le sens qui doit nous faire sentir bien pour rester tranquilles à la maison. C’est un sens qui doit nous offrir une carte précise de la réalité pour sauver cette planète.

Nous devons construire la meilleure image de notre temps et puis lui donner un sens approprié à motiver et à nous unir afin que, lorsque nous travaillons ensemble, nous travaillions en harmonie avec la nature. Nous n’avons pas changé en tant qu’êtres humains. Nous avons maintenant besoin d’un sens dans la même mesure que les êtres humains ont toujours eu. Nous avons aussi désespérément besoin de la science parce que nous ne réussirons pas sans elle. Le grand défi est d’amener ces deux choses ensemble, de sorte que nous ayons ainsi un sens précis.

Q : Dans le dernier chapitre du livre, vous écrivez : « Si nous prenons la responsabilité cosmique, nous recevrons une chance cosmique - la chance la plus rare pour le genre de saut culturel transcendant possible, seulement lors de l’émergence d’une nouvelle image de l’univers. » Pouvez-vous dire quelques mots au final de notre entretien ?

Primack : Il n’y a eu vraiment que quelques changements réels de notre image de l’univers. Tout d’abord, la Terre plate était l’image standard des anciens Egyptiens, des Mésopotamiens et des juifs de l’Ancien Testament. Cela a changé avec l’image d’une terre sphérique au milieu d’un univers sphérique. C’est la vision grecque et elle est restée un standard tout au long du Moyen Age. Ensuite, elle fût transformée en l’image de Newton, qui a abouti à une situation curieuse où, pendant trois à quatre cent ans, la plupart des gens de l’Ouest ont toujours pensé à l’univers avec un certain malaise.

Maintenant, nous passons à la vision d'un univers double, sombre, basé sur la matière noire et l’énergie noire, où la mécanique quantique et la relativité sont également importantes. C’est une image fort différente de toutes celles qui l’ont précédé. L’évolution est également très importante. L’univers se transforme fondamentalement au fil du temps et sur les différentes échelles de tailles. Ce sont des traits caractéristiques de la plus récente image de l’univers. Maintenant, nous commençons à comprendre comment cette image se crée, ce qui nous oblige à tout reconceptualiser. Il s’agit d’une occasion extraordinaire pour le moment actuel et les gens n’ont pas eu une telle chance depuis de nombreux siècles.

Une partie de l’objet de notre livre est de donner aux gens l’arrière-plan pour être en mesure d’y penser, de créer un nouvel art et une nouvelle littérature, ainsi de suite. Nous avons cherché à montrer quelques façons d’y parvenir. Si nous réussissons, les gens vont aller au-delà de ce que nous proposons.

Abrams : Ce qui est étonnant, c’est que nous avons cette opportunité à un moment où le monde est en train de s’effondrer. Il y a beaucoup de gens qui ont peur de ces idées. Ils ont peur, d’une part, parce qu’ils sentent qu’ils ne peuvent pas comprendre la science. Mais nous devons comprendre comment fonctionne l’univers et rendre notre spiritualité aussi réelle que possible. L’idée de passer la vie à comprendre notre connexion spirituelle avec l’univers, sans vouloir savoir comment il fonctionne, me semble tout à fait bizarre. Nous devons être des êtres cohérents. Seulement alors cela aura de l’importance.


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2014