{"id":246608,"date":"2026-10-14T08:22:48","date_gmt":"2026-10-14T08:22:48","guid":{"rendered":"https:\/\/yogaesoteric.net\/?p=246608"},"modified":"2026-10-14T08:22:48","modified_gmt":"2026-10-14T08:22:48","slug":"vivons-nous-tous-sur-la-meme-planete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/yogaesoteric.net\/fr\/vivons-nous-tous-sur-la-meme-planete\/","title":{"rendered":"Vivons-nous tous sur la m\u00eame plan\u00e8te ?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: right;\"><em>par <\/em><em>Serge Van Cutsem<\/em><\/p>\n<p>On nous avait promis que le progr\u00e8s technique allait unir l\u2019humanit\u00e9. Internet, le t\u00e9l\u00e9phone portable, puis l\u2019intelligence artificielle devaient faire de la Terre un seul village. Pourtant, pendant que nos experts se demandent ce qu\u2019on va \u00abfaire des humains\u00bb rendus inutiles par les machines, des centaines de millions d\u2019hommes et de femmes vivent sans \u00e9lectricit\u00e9 ni papiers, et plus de deux milliards n\u2019ont jamais eu acc\u00e8s \u00e0 Internet. Ceux-l\u00e0 ne se posent pas du tout cette question. Deux humanit\u00e9s partagent le m\u00eame globe, mais s\u2019\u00e9loignent l\u2019une de l\u2019autre. Qui sont ces oubli\u00e9s du r\u00e9cit dominant ? Qu\u2019est-ce qui s\u00e9pare encore ces deux mondes, et quels fils invisibles les relient ? Et si, demain, la d\u00e9mographie renversait les r\u00f4les ?<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-246615\" src=\"https:\/\/yogaesoteric.net\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/246608_1.jpg\" alt=\"\" width=\"560\" height=\"373\" srcset=\"https:\/\/yogaesoteric.net\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/246608_1.jpg 560w, https:\/\/yogaesoteric.net\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/246608_1-300x200.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 560px) 100vw, 560px\" \/><\/p>\n<p><strong>Le recensement de l\u2019invisible<\/strong><\/p>\n<p>Il y a parfois des vid\u00e9os qui m\u2019emportent dans des r\u00e9flexions plus larges. \u00ab <em>IA : que va-t-on faire des humains ?<\/em> \u00bb est de celles-l\u00e0. C\u2019est le titre d\u2019un <a href=\"https:\/\/www.google.com\/url?sa=t&amp;source=web&amp;rct=j&amp;opi=89978449&amp;url=https:\/\/x.com\/Poulin2012\/status\/2104984135974707671&amp;ved=2ahUKEwih2bmUoLSXAxXDg_0HHWoABXUQtwJ6BAgTEAI&amp;usg=AOvVaw3a-qXnj68qP0kOE_BYGvNM\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\"><u>entretien r\u00e9cent<\/u><\/a> entre Alexis Poulin et Fabrice Epelboin, deux personnes qu\u2019on ne peut pas soup\u00e7onner d\u2019ignorer leur sujet. On y parle de bulle financi\u00e8re, de rivalit\u00e9 entre Washington et P\u00e9kin, de cadres remplac\u00e9s par des logiciels et d\u2019ouvriers remplac\u00e9s par des robots. On y parle d\u2019une Europe d\u00e9class\u00e9e, r\u00e9duite \u00e0 vivre de ses ch\u00e2teaux et de ses mus\u00e9es.<\/p>\n<p>L\u2019analyse est s\u00e9rieuse, coh\u00e9rente et soul\u00e8ve des questions essentielles. Mais en refermant cette conversation, une autre question m\u2019est venue : de quels humains parle-t-on ?<\/p>\n<p>Car les humains auxquels nos d\u00e9bats pensent spontan\u00e9ment lorsqu\u2019ils demandent \u00ab ce qu\u2019on va en faire \u00bb ne repr\u00e9sentent qu\u2019une partie de l\u2019esp\u00e8ce humaine : essentiellement les populations d\u00e9j\u00e0 int\u00e9gr\u00e9es \u00e0 l\u2019\u00e9conomie num\u00e9rique et salariale. Des gens qui ont un smartphone, un compte bancaire, une identit\u00e9 num\u00e9rique, un emploi qu\u2019on peut automatiser. Pour eux, la question est l\u00e9gitime et angoissante, mais pour des milliards d\u2019autres, elle n\u2019a tout simplement aucun sens.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019angle mort de presque tous les d\u00e9bats sur l\u2019intelligence artificielle, et plus g\u00e9n\u00e9ralement sur les progr\u00e8s technologiques. On a trop tendance \u00e0 raisonner comme si la plan\u00e8te enti\u00e8re vivait dans le m\u00eame monde que nous. Or ce n\u2019est pas le cas, et contrairement \u00e0 ce qu\u2019on nous avait promis, l\u2019\u00e9cart ne se r\u00e9sorbe pas et il a m\u00eame tendance \u00e0 se creuser.<\/p>\n<p>J\u2019ai l\u2019\u00e2ge de pouvoir me souvenir des ann\u00e9es o\u00f9 on nous expliquait que la technologie allait unifier le monde. Le \u00ab village global \u00bb de McLuhan[1], puis Internet, puis le t\u00e9l\u00e9phone portable dans chaque village d\u2019Afrique : le progr\u00e8s devait rapprocher les peuples et effacer les fronti\u00e8res. Une seule humanit\u00e9, connect\u00e9e, informatis\u00e9e, sur une seule plan\u00e8te.<\/p>\n<p>Un demi-si\u00e8cle plus tard, le bilan est plus troublant. Une partie de l\u2019humanit\u00e9 vit d\u00e9sormais dans un monde de donn\u00e9es, d\u2019algorithmes et d\u2019abonnements. Elle se demande si elle sera remplac\u00e9e par une machine, si son cerveau sera bient\u00f4t \u00ab augment\u00e9 \u00bb, si elle vivra jusqu\u2019\u00e0 cent vingt ans. L\u2019autre partie se demande s\u2019il pleuvra \u00e0 temps pour la r\u00e9colte, si le puits tiendra jusqu\u2019\u00e0 la saison s\u00e8che, si l\u2019enfant malade trouvera un dispensaire ou m\u00eame si le prochain cyclone ne va pas emporter la maison faite de planches avec un toit en t\u00f4le. J\u2019ai personnellement parcouru des r\u00e9gions extra-urbaines \u00e0 Madagascar, ce qui m\u2019a permis de le constater autrement que via les m\u00e9dias.<\/p>\n<p>Ces deux humanit\u00e9s partagent le m\u00eame globe terrestre, mais elles ne partagent plus le m\u00eame monde.<\/p>\n<p>Pour mesurer ce foss\u00e9, il faut regarder ce qu\u2019on ne regarde jamais. Imaginons des cercles concentriques, du plus \u00e9loign\u00e9 de notre mode de vie au plus proche.<\/p>\n<p>Au centre, il y a ceux qui ont choisi de rester dehors. Il existe encore aujourd\u2019hui pr\u00e8s de deux cents peuples qui vivent sans aucun contact avec le monde ext\u00e9rieur, pour la plupart dans le bassin amazonien[2]. Ils ne connaissent ni l\u2019\u00c9tat, ni l\u2019argent, ni l\u2019\u00e9lectricit\u00e9. Leur refus du contact n\u2019est pas de l\u2019ignorance : c\u2019est souvent une d\u00e9cision prise apr\u00e8s des \u00e9pisodes de massacres ou d\u2019\u00e9pid\u00e9mies. La moiti\u00e9 d\u2019entre eux pourrait dispara\u00eetre d\u2019ici une dizaine d\u2019ann\u00e9es, victimes des orpailleurs, des forestiers ou des missionnaires.<\/p>\n<p>Ensuite, il y a ceux qui n\u2019ont pas de prise \u00e9lectrique. Plus de six cents millions de personnes vivent sans acc\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, l\u2019immense majorit\u00e9 en Afrique subsaharienne[3]. Pr\u00e8s de deux milliards de personnes cuisinent encore au bois, au charbon ou aux d\u00e9chets agricoles. On ne remplace pas par une intelligence artificielle quelqu\u2019un qui n\u2019a pas de prise de courant.<\/p>\n<p>Viennent ceux qui n\u2019existent pas aux yeux de l\u2019administration. Environ 850 millions d\u2019\u00eatres humains n\u2019ont aucune pi\u00e8ce d\u2019identit\u00e9 officielle[4]. Plus de la moiti\u00e9 sont des enfants dont la naissance n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9e. Chez nous, on d\u00e9bat d\u2019identit\u00e9 num\u00e9rique europ\u00e9enne et de portefeuille \u00e9lectronique. Ailleurs, on n\u2019a m\u00eame pas d\u2019acte de naissance.<\/p>\n<p>Puis ceux qui ne sont pas connect\u00e9s. Plus de deux milliards de personnes n\u2019utilisent pas Internet[5]. Dans les pays \u00e0 faible revenu, plus des trois quarts de la population vit hors ligne. Pour eux, \u00ab ChatGPT \u00bb, \u00ab cloud \u00bbou \u00ab m\u00e9tavers \u00bb sont des mots d\u2019une autre plan\u00e8te.<\/p>\n<p>Et enfin, ceux qui sont connect\u00e9s, mais pauvres. Plus de huit cents millions de personnes vivent avec moins de trois dollars par jour[6]. Certains ont un t\u00e9l\u00e9phone, parfois m\u00eame un compte mobile. Mais leur horizon reste celui de la survie quotidienne, pas celui de la \u00ab productivit\u00e9 augment\u00e9e \u00bb.<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-246618\" src=\"https:\/\/yogaesoteric.net\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/246608_2.jpg\" alt=\"\" width=\"560\" height=\"315\" srcset=\"https:\/\/yogaesoteric.net\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/246608_2.jpg 560w, https:\/\/yogaesoteric.net\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/246608_2-300x169.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 560px) 100vw, 560px\" \/><\/p>\n<p>Ces cercles se chevauchent et il est difficile de les additionner, mais l\u2019ordre de grandeur est clair : on peut raisonnablement estimer qu\u2019entre un quart et un tiers de l\u2019humanit\u00e9 vit, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, en dehors du monde dont parlent nos experts. Et ce n\u2019est pas une population marginale qui s\u2019\u00e9teint doucement. Nous verrons plus loin que c\u2019est exactement l\u2019inverse.<\/p>\n<p>Pourquoi ne parle-t-on jamais de ces gens-l\u00e0 quand on parle d\u2019IA, de transhumanisme ou de revenu universel ? Parce que le r\u00e9cit du progr\u00e8s est \u00e9crit par ceux qui en profitent. Il est \u00e9crit dans la Silicon Valley, \u00e0 Shenzhen, \u00e0 Paris, \u00e0 Bruxelles. Il est relay\u00e9 par des m\u00e9dias qui s\u2019adressent \u00e0 des lecteurs connect\u00e9s, urbains, salari\u00e9s. Ce r\u00e9cit pose ses propres angoisses comme universelles. Il d\u00e9cr\u00e8te que \u00ab l\u2019humanit\u00e9 \u00bb s\u2019interroge sur son remplacement par les machines, alors que seule une fraction de l\u2019humanit\u00e9 se pose cette question.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas forc\u00e9ment de la mauvaise foi, c\u2019est de la myopie. On finit par croire que le monde s\u2019arr\u00eate l\u00e0 o\u00f9 s\u2019arr\u00eate le r\u00e9seau 5G.<\/p>\n<p>La question \u00ab <em>vivons-nous tous sur la m\u00eame plan\u00e8te ?<\/em> \u00bb n\u2019est donc pas une provocation. C\u2019est un constat qu\u2019on refuse de regarder en face.<\/p>\n<p>Quelques auteurs ont soulev\u00e9 un coin du voile. Certains ont montr\u00e9 les mines et les travailleurs cach\u00e9s derri\u00e8re l\u2019intelligence artificielle. D\u2019autres ont pr\u00e9venu qu\u2019elle fermerait aux pays pauvres le chemin du d\u00e9veloppement. Mais chacun regarde un morceau du probl\u00e8me, et toujours depuis le monde connect\u00e9. Personne, \u00e0 ma connaissance, n\u2019a encore pos\u00e9 la question dans son ensemble : et si l\u2019humanit\u00e9 ne se dirigeait pas vers un avenir commun, mais vers deux destins qui s\u2019\u00e9loignent ?<\/p>\n<p><strong>Deux humanit\u00e9s, deux angoisses diff\u00e9rentes<\/strong><\/p>\n<p><em>Voyons maintenant ce qui s\u00e9pare ces deux humanit\u00e9s, et ce qui, malgr\u00e9 tout, les relie.<\/em><\/p>\n<p>Prenons deux personnes, le m\u00eame jour.<\/p>\n<p>La premi\u00e8re vit \u00e0 Bruxelles, Paris ou Lyon. Elle se r\u00e9veille avec son t\u00e9l\u00e9phone, consulte ses messages avant m\u00eame de se lever, demande \u00e0 une IA de r\u00e9sumer un rapport, paie son caf\u00e9 sans contact. Son angoisse du moment : son poste sera-t-il encore utile dans cinq ans ? Ses enfants trouveront-ils un emploi ? Sa retraite sera-t-elle pay\u00e9e ? Est-ce qu\u2019il sera remplac\u00e9 par une machine ou une IA ?<\/p>\n<p>La seconde vit dans un village du Sahel, du Kivu ou des hauts plateaux de Madagascar. Elle se r\u00e9veille avec le jour, parce qu\u2019il n\u2019y a pas de lumi\u00e8re \u00e9lectrique. Elle marche pour chercher de l\u2019eau, puis travaille un champ qui doit nourrir la famille jusqu\u2019\u00e0 la prochaine r\u00e9colte. Son angoisse du moment tient en quelques questions : pleuvra-t-il ? Quel sera le prix du grain ? Les hommes en armes qui circulent dans la r\u00e9gion s\u2019en prendront-ils \u00e0 sa famille ? Son horizon, c\u2019est demain, et le progr\u00e8s technologique n\u2019y a aucune place.<\/p>\n<p>Ces deux personnes ont le m\u00eame \u00e2ge, la m\u00eame esp\u00e9rance d\u2019aimer et de voir grandir leurs enfants. Mais elles ne vivent pas dans le m\u00eame temps. L\u2019une vit dans le temps de la machine qui s\u2019acc\u00e9l\u00e8re sans cesse. L\u2019autre vit encore largement dans le temps des saisons, des r\u00e9coltes et des contraintes naturelles.<\/p>\n<p>L\u2019humanit\u00e9 connect\u00e9e a principalement peur de trois choses.<\/p>\n<p>D\u2019\u00eatre remplac\u00e9e par des logiciels pour les cols blancs, et par des robots pour les cols bleus.<\/p>\n<p>D\u2019\u00eatre d\u00e9pass\u00e9e par une intelligence qu\u2019elle ne comprend plus, dont elle d\u00e9pend pour tout, et dont les r\u00e8gles sont \u00e9crites ailleurs, dans les conditions g\u00e9n\u00e9rales d\u2019utilisation d\u2019une entreprise am\u00e9ricaine ou chinoise.<\/p>\n<p>D\u2019\u00eatre contr\u00f4l\u00e9e par l\u2019identit\u00e9 num\u00e9rique, la monnaie programmable, la surveillance algorithmique.<\/p>\n<p>Ces peurs sont fond\u00e9es et je les ai souvent d\u00e9crites, y compris dans mon livre \u00ab <em>Contr\u00f4le, servitude et d\u00e9clin <\/em>\u00bb, mais ce sont des peurs de riches, du moins par rapport \u00e0 l\u2019autre humanit\u00e9. Ce sont les peurs de gens qui ont d\u00e9j\u00e0 tout d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la machine et qui d\u00e9couvrent soudain qu\u2019elle pourrait se passer d\u2019eux, quoique je pense, pour ma part, qu\u2019il y a l\u00e0 une bonne part de fantasme.<\/p>\n<p>L\u2019autre humanit\u00e9 a des peurs plus anciennes. Elle a peur de la faim, de la s\u00e9cheresse, de la maladie, de la guerre. Ce ne sont pas des peurs abstraites ou projet\u00e9es dans l\u2019avenir. Ce sont des menaces imm\u00e9diates, v\u00e9cues chaque ann\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette humanit\u00e9-l\u00e0 ne risque pas d\u2019\u00eatre remplac\u00e9e par une machine, pour une raison tr\u00e8s simple : on n\u2019a jamais eu besoin d\u2019elle dans l\u2019\u00e9conomie qui produit les machines. Elle ne risque pas de perdre son emploi de bureau\u2026.\u2026 Elle n\u2019a pas de bureau.<\/p>\n<p>Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019appara\u00eet un paradoxe. L\u2019humanit\u00e9 d\u00e9pendante craint de devenir inutile. L\u2019humanit\u00e9 autonome ne s\u2019est jamais pos\u00e9 la question, parce qu\u2019elle produit elle-m\u00eame l\u2019essentiel de ce dont elle a besoin. Qui est le plus fragile des deux ?<\/p>\n<p>Il serait pourtant trop simple de dire que ces deux mondes s\u2019ignorent, ils sont reli\u00e9s, mais par des fils qu\u2019on pr\u00e9f\u00e8re ne pas voir, et qui ne tirent que dans un sens.<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-246612\" src=\"https:\/\/yogaesoteric.net\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/246608_3.jpg\" alt=\"\" width=\"560\" height=\"368\" srcset=\"https:\/\/yogaesoteric.net\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/246608_3.jpg 560w, https:\/\/yogaesoteric.net\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/246608_3-300x197.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 560px) 100vw, 560px\" \/><\/p>\n<p>Le premier fil, c\u2019est la mati\u00e8re. Chaque smartphone, chaque batterie, chaque centre de donn\u00e9es contient des m\u00e9taux extraits dans le Sud. La R\u00e9publique d\u00e9mocratique du Congo fournit \u00e0 elle seule environ les trois quarts du cobalt mondial[7]. Une partie est extraite \u00e0 la main, dans des conditions que nos consommateurs connect\u00e9s n\u2019accepteraient pas une seule journ\u00e9e. Le monde \u00ab immat\u00e9riel \u00bb repose sur des mines qui, elles, sont tr\u00e8s mat\u00e9rielles et exploitent les \u00ab non connect\u00e9s \u00bb.<\/p>\n<p>Le deuxi\u00e8me fil, c\u2019est le travail cach\u00e9. L\u2019intelligence artificielle n\u2019est pas si artificielle. Pour apprendre \u00e0 reconna\u00eetre un texte violent ou une image choquante, elle a besoin que des humains \u00e9tiquettent des millions d\u2019exemples. Ce travail est souvent sous-trait\u00e9 au Kenya, aux Philippines ou en Inde. En 2023, une enqu\u00eate a r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que des travailleurs k\u00e9nyans charg\u00e9s de \u00ab nettoyer \u00bb ChatGPT \u00e9taient pay\u00e9s moins de deux dollars de l\u2019heure pour lire, \u00e0 longueur de journ\u00e9e, les pires horreurs que produit l\u2019humanit\u00e9[8]. La machine qui doit remplacer le cadre europ\u00e9en est dress\u00e9e par un travailleur africain pay\u00e9 une mis\u00e8re.<\/p>\n<p>Le troisi\u00e8me fil, c\u2019est l\u2019enregistrement. Les populations \u00ab invisibles \u00bb ne le restent pas longtemps. Partout dans le Sud, des programmes d\u2019identit\u00e9 biom\u00e9trique se d\u00e9ploient, souvent financ\u00e9s par la Banque mondiale ou des fondations priv\u00e9es. L\u2019Inde a enregistr\u00e9 les empreintes et l\u2019iris de plus d\u2019un milliard de personnes avec son syst\u00e8me Aadhaar. L\u2019argent mobile s\u2019est r\u00e9pandu en Afrique de l\u2019Est plus vite que les banques ne l\u2019avaient fait en un si\u00e8cle. Officiellement, il s\u2019agit d\u2019\u00ab inclusion \u00bb. Dans les faits, ces populations entrent dans le syst\u00e8me par la porte du contr\u00f4le, avant m\u00eame d\u2019avoir connu ses avantages.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 la v\u00e9ritable nature de la relation entre les deux humanit\u00e9s : non pas une s\u00e9paration nette, mais une d\u00e9pendance \u00e0 sens unique.<\/p>\n<p>Le monde connect\u00e9 a besoin du Sud pour ses m\u00e9taux, sa main-d\u2019\u0153uvre invisible et ses futurs utilisateurs. Le Sud, lui, n\u2019a pas besoin de l\u2019intelligence artificielle pour survivre, mais il en subit les co\u00fbts sans en recevoir les b\u00e9n\u00e9fices.<\/p>\n<p>On nous a vendu la mondialisation comme un rapprochement. Elle ressemble plut\u00f4t \u00e0 un double pipeline : les ressources montent du Sud vers le Nord, les normes et les outils de contr\u00f4le descendent du Nord vers le Sud.<\/p>\n<p>Cette situation est-elle durable ? La g\u00e9ographie humaine est en train de changer \u00e0 une vitesse que peu de gens mesurent.<\/p>\n<p><strong>Et demain ?<\/strong><\/p>\n<p>Au d\u00e9but du XXe si\u00e8cle, l\u2019Afrique comptait environ 130 millions d\u2019habitants. C\u2019\u00e9tait trois fois moins que l\u2019Europe.[9]<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, elle en compte plus d\u2019un milliard et demi, deux fois plus que l\u2019Europe. En un peu plus d\u2019un si\u00e8cle, sa population a \u00e9t\u00e9 multipli\u00e9e par plus de dix. Et le mouvement ne fait que commencer : selon les projections des Nations unies, l\u2019Afrique pourrait d\u00e9passer les deux milliards et demi d\u2019habitants vers 2050, et approcher les quatre milliards en 2100. \u00c0 la fin de ce si\u00e8cle, plus d\u2019un humain sur trois serait africain.<\/p>\n<p>Pendant ce temps, l\u2019Europe vieillit et se contracte. La Chine aussi, le Japon et la Cor\u00e9e plus encore. L\u2019\u00e2ge m\u00e9dian en Afrique tourne autour de 19 ans. En Europe, il d\u00e9passe 40 ans.<\/p>\n<p><em>Nations unies, World Population Prospects 2024, variante moyenne, compil\u00e9e par l\u2019INED<\/em><\/p>\n<p>L\u2019Afrique passerait d\u2019environ 19% de la population mondiale aujourd\u2019hui \u00e0 environ 37% en 2100.<\/p>\n<p>Voil\u00e0 qui change compl\u00e8tement la perspective. La \u00ab seconde humanit\u00e9 \u00bb, celle qui vit en marge du progr\u00e8s technologique, n\u2019est pas un reste en voie d\u2019extinction. Elle est jeune, nombreuse, et en pleine croissance. C\u2019est la premi\u00e8re humanit\u00e9, l\u2019humanit\u00e9 connect\u00e9e, qui vieillit et se r\u00e9tr\u00e9cit.<\/p>\n<p>Et on mesure alors l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de la plupart de nos d\u00e9bats. Dans nos pays, on se demande ce qu\u2019on va \u00ab faire des humains \u00bb devenus inutiles. Pendant ce temps, une part croissante des humains de demain na\u00eet ailleurs, dans un monde qui ne se pose pas du tout cette question.<\/p>\n<p>Personne ne peut pr\u00e9dire l\u2019avenir. Mais on peut tracer des hypoth\u00e8ses raisonnables, \u00e0 trois \u00e9chelles de temps.<\/p>\n<p>\u00c0 court terme, d\u2019ici 2030 : le foss\u00e9 s\u2019\u00e9largit. L\u2019intelligence artificielle et la robotique commencent \u00e0 transformer l\u2019emploi dans les pays riches et en Chine. Les gains pourraient se concentrer chez les g\u00e9ants du num\u00e9rique, tandis que les classes moyennes seraient les premi\u00e8res expos\u00e9es aux pertes. Pendant ce temps, le Sud reste hors du jeu, sauf comme fournisseur de m\u00e9taux et de main-d\u2019\u0153uvre num\u00e9rique sous-pay\u00e9e. Les deux humanit\u00e9s s\u2019\u00e9loignent encore.<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter size-full wp-image-246609\" src=\"https:\/\/yogaesoteric.net\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/246608_4.jpg\" alt=\"\" width=\"560\" height=\"373\" srcset=\"https:\/\/yogaesoteric.net\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/246608_4.jpg 560w, https:\/\/yogaesoteric.net\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/246608_4-300x200.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 560px) 100vw, 560px\" \/><\/p>\n<p>\u00c0 moyen terme, vers 2050 : l\u2019heure du choix. La pression d\u00e9mographique rend le <em>statu quo<\/em> impossible. Trois chemins se dessinent.<\/p>\n<ul>\n<li>Le saut technologique : Comme l\u2019Afrique est pass\u00e9e directement au t\u00e9l\u00e9phone portable sans jamais avoir eu de lignes fixes, elle pourrait passer directement \u00e0 l\u2019\u00e9nergie solaire et \u00e0 des intelligences artificielles libres et peu co\u00fbteuses, comme celles que la Chine distribue aujourd\u2019hui. Ce serait une int\u00e9gration choisie, sur ses propres termes.<\/li>\n<li>L\u2019int\u00e9gration sous tutelle : Le Sud entre dans le monde num\u00e9rique par la porte du contr\u00f4le : identit\u00e9 biom\u00e9trique, monnaie num\u00e9rique, plateformes \u00e9trang\u00e8res. Il devient un march\u00e9 et un r\u00e9servoir de donn\u00e9es, sans ma\u00eetriser ses outils. C\u2019est peut-\u00eatre le sc\u00e9nario vers lequel les tendances actuelles semblent le plus naturellement conduire.<\/li>\n<li>Le d\u00e9crochage durable : Une partie du continent reste en marge, min\u00e9e par les conflits, le climat et les pr\u00e9dations. La pression migratoire vers le Nord devient alors massive, avec toutes les tensions que l\u2019on imagine.<\/li>\n<\/ul>\n<p>\u00c0 plus long terme, au-del\u00e0 de 2050 : le renversement possible. C\u2019est l\u2019hypoth\u00e8se la plus inattendue, et peut-\u00eatre la plus importante.<\/p>\n<p><strong>Et si les plus fragiles n\u2019\u00e9taient pas ceux qu\u2019on croit ?<\/strong><\/p>\n<p>Regardons froidement la situation de l\u2019humanit\u00e9 connect\u00e9e. Elle d\u00e9pend d\u2019une \u00e9nergie de plus en plus ch\u00e8re et de plus en plus disput\u00e9e. Elle d\u00e9pend de m\u00e9taux qu\u2019elle ne produit pas. Elle d\u00e9pend de r\u00e9seaux, de serveurs et de satellites dont la moindre panne paralyse tout. Elle vit \u00e0 cr\u00e9dit depuis deux g\u00e9n\u00e9rations. Elle d\u00e9pend enfin, de plus en plus, de quelques entreprises qui fixent seules les conditions d\u2019acc\u00e8s \u00e0 ses propres capacit\u00e9s intellectuelles. C\u2019est \u00e9galement un sujet que j\u2019ai trait\u00e9 dans la deuxi\u00e8me partie de mon livre, consacr\u00e9e au d\u00e9clin de l\u2019UE, mais en r\u00e9alit\u00e9 \u00e7a ne concerne pas qu\u2019elle.<\/p>\n<p>Fabrice Epelboin l\u2019a dit avec humour dans l\u2019entretien cit\u00e9 au d\u00e9but de cet article : un jour, l\u2019homme \u00ab augment\u00e9 \u00bb devra cliquer sur \u00ab j\u2019accepte \u00bb pour ne pas perdre son intelligence d\u2019emprunt[10]. On sourit. Mais c\u2019est exactement la d\u00e9finition de la face la plus sombre d\u2019une d\u00e9pendance.<\/p>\n<p>En face, l\u2019autre humanit\u00e9 peut encore faire pousser sa nourriture, construire son abri, soigner avec ce qu\u2019elle a, vivre en communaut\u00e9 sans r\u00e9seau. Ces savoirs, nous les avons perdus en deux ou trois g\u00e9n\u00e9rations. Combien d\u2019Europ\u00e9ens pourraient survivre un mois sans \u00e9lectricit\u00e9, sans supermarch\u00e9 et sans t\u00e9l\u00e9phone ? Peut-\u00eatre pas trop mal dans les campagnes et villages, mais \u00e9tant donn\u00e9 que notre civilisation est devenue en grande majorit\u00e9 urbaine, aucune chance que le locataire du 11e \u00e9tage puisse vivre en autarcie.<\/p>\n<p>Je ne fais pas ici l\u2019\u00e9loge de la pauvret\u00e9 car personne ne souhaite vivre sans m\u00e9decin ni eau potable. Mais il faut avoir le courage de poser la question : en cas de choc majeur, \u00e9nerg\u00e9tique, financier ou g\u00e9opolitique, quelle humanit\u00e9 tiendrait le mieux ? Celle qui a tout d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 aux machines, ou celle qui n\u2019a jamais rien d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 ? Au bout de ce chemin hypoth\u00e9tique, laquelle en sortira la plus \u00ab riche \u00bb ?<\/p>\n<p><strong>Conclusion : vivons-nous tous sur la m\u00eame plan\u00e8te ?<\/strong><\/p>\n<p>G\u00e9ographiquement, oui. Pour le reste, pas si s\u00fbr\u2026.\u2026 et de moins en moins.<\/p>\n<p>Nous avons cru que le progr\u00e8s allait unir l\u2019humanit\u00e9 mais il l\u2019a coup\u00e9e en deux. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, une humanit\u00e9 vieillissante, riche, connect\u00e9e et de plus en plus d\u00e9pendante. De l\u2019autre, une humanit\u00e9 jeune, pauvre, nombreuse et encore partiellement autonome dans ses besoins essentiels. La premi\u00e8re \u00e9crit le r\u00e9cit, et la seconde \u00e9crit probablement l\u2019histoire.<\/p>\n<p>Tout au long de mes \u00e9crits, j\u2019ai toujours d\u00e9fendu l\u2019id\u00e9e que l\u2019intelligence artificielle ne change pas l\u2019homme, elle ne fait que le r\u00e9v\u00e9ler, et dans le cas pr\u00e9sent, elle r\u00e9v\u00e8le ici quelque chose de tr\u00e8s inconfortable : notre vision du monde s\u2019arr\u00eate l\u00e0 o\u00f9 s\u2019arr\u00eate <em>notre<\/em> connexion. Le vrai choix n\u2019est pas entre accepter la technologie ou la refuser. Il est entre sa ma\u00eetrise et la d\u00e9pendance. Et sur ce terrain, l\u2019Occident n\u2019est pas le mieux plac\u00e9.<\/p>\n<p>La prochaine fois que l\u2019on vous demandera ce qu\u2019on va \u00ab faire des humains \u00bb, posez une question en retour : lesquels ?<\/p>\n<p><strong>Notes :<\/strong><\/p>\n<ol>\n<li>Marshall McLuhan (1911-1980), philosophe et th\u00e9oricien des m\u00e9dias canadien. Il popularise l\u2019expression \u00ab village global \u00bb dans <em>La Galaxie Gutenberg<\/em> (1962) puis dans <em>Pour comprendre les m\u00e9dias<\/em> (1964) : selon lui, les m\u00e9dias \u00e9lectroniques allaient abolir les distances et relier toute l\u2019humanit\u00e9 comme les habitants d\u2019un m\u00eame village. On oublie souvent que McLuhan ne voyait pas ce village comme un lieu d\u2019harmonie : il pr\u00e9voyait aussi qu\u2019il serait travers\u00e9 de tensions et de replis identitaires.<\/li>\n<li>Survival International recense au moins 196 peuples non contact\u00e9s dans le monde, et estime que la moiti\u00e9 pourrait dispara\u00eetre d\u2019ici 2036 (rapport publi\u00e9 en octobre 2025).<\/li>\n<li><em>Rapport Tracking SDG7 2025<\/em> (Agence internationale de l\u2019\u00e9nergie, IRENA, ONU, Banque mondiale, OMS) : 666 millions de personnes sans \u00e9lectricit\u00e9, dont 85% en Afrique subsaharienne. Environ 2,1 milliards de personnes n\u2019ont pas acc\u00e8s \u00e0 une cuisson propre.<\/li>\n<li>Banque mondiale, <em>programme ID4D<\/em> : environ 850 millions de personnes sans pi\u00e8ce d\u2019identit\u00e9 officielle, principalement en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud.<\/li>\n<li>Union internationale des t\u00e9l\u00e9communications (UIT), <em>Facts and Figures 2025<\/em> : environ 6 milliards d\u2019internautes, 2,2 milliards de personnes hors ligne. Dans les pays \u00e0 faible revenu, seuls 23% de la population utilise Internet. 96% des personnes hors ligne vivent dans des pays \u00e0 revenu faible ou interm\u00e9diaire.<\/li>\n<li>Banque mondiale, mise \u00e0 jour de juin 2025 : avec le nouveau seuil d\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 fix\u00e9 \u00e0 3 dollars par jour, environ 838 millions de personnes \u00e9taient en situation d\u2019extr\u00eame pauvret\u00e9 en 2022.<\/li>\n<li>Cobalt Institute, <em>Cobalt Market Report 2025<\/em> : la RDC repr\u00e9sentait 77% de la production mondiale de cobalt en 2024, puis 73% en 2025, avec la mont\u00e9e de l\u2019Indon\u00e9sie.<\/li>\n<li>Billy Perrigo, <em>TIME<\/em>, 18 janvier 2023 : les travailleurs employ\u00e9s au Kenya par l\u2019entreprise Sama pour le compte d\u2019OpenAI touchaient entre 1,32 et 2 dollars de l\u2019heure. OpenAI payait Sama 12,50 dollars de l\u2019heure pour ce travail.<\/li>\n<li>Estimations historiques (Jean-No\u00ebl Biraben, <em>Population<\/em>, 1979 ; Angus Maddison ; McEvedy et Jones) : entre 110 et 140 millions d\u2019habitants en Afrique vers 1900, soit environ 8% de la population mondiale ; environ 400 millions en Europe, Russie comprise. Il n\u2019existait pas de recensement fiable \u00e0 l\u2019\u00e9poque : ce sont des ordres de grandeur.<\/li>\n<li>\u00ab<em> IA : que va-t-on faire des humains ? <\/em>\u00bb, entretien avec Fabrice Epelboin, Modern Talk, 2026.<\/li>\n<\/ol>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>yogaesoteric<br \/>\n14 octobre 2026<\/strong><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>par Serge Van Cutsem On nous avait promis que le progr\u00e8s technique allait unir l\u2019humanit\u00e9. Internet, le t\u00e9l\u00e9phone portable, puis l\u2019intelligence artificielle devaient faire de la Terre un seul village. 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