{"id":25576,"date":"2019-01-09T13:43:43","date_gmt":"2019-01-09T13:43:43","guid":{"rendered":"http:\/\/dev.yogaesoteric.net\/actualite-fr\/nouvelles-1602-fr\/les-gilets-jaunes-leconomie-morale-et-le-pouvoir\/"},"modified":"2019-01-09T13:43:43","modified_gmt":"2019-01-09T13:43:43","slug":"les-gilets-jaunes-leconomie-morale-et-le-pouvoir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/yogaesoteric.net\/fr\/les-gilets-jaunes-leconomie-morale-et-le-pouvoir\/","title":{"rendered":"Les Gilets Jaunes, l\u2019\u00e9conomie morale et le pouvoir"},"content":{"rendered":"<p align=\"justify\">&#160;<\/p>\n<p align=\"justify\">Difficile de ne pas &#234;tre saisi par le mouvement en cours. Tout y est d&#233;concertant, y compris pour qui se fait profession de chercher et d&#8217;enseigner la science politique : ses acteurs et actrices, ses modes d&#8217;action, ses revendications. Certaines des croyances les mieux &#233;tablies sont mises en cause, notamment celles qui tiennent aux conditions de possibilit&#233; et de f&#233;licit&#233; des mouvements sociaux. D&#8217;o&#249; sinon la n&#233;cessit&#233;, du moins l&#8217;envie, de mettre &#224; plat quelques r&#233;flexions issues de la libre comparaison entre ce que l&#8217;on peut voir du mouvement et des connaissances portant sur de tout autres sujets. A c&#244;t&#233; des recherches sur le mouvement en cours, esp&#233;rons que l&#8217;&#233;clairage indirect que donne la confrontation &#224; d&#8217;autres terrains pourra dire quelque chose de diff&#233;rent sur ce qui a lieu. <\/p>\n<p align=\"center\">\n    <img decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"\/all_uploads\/uploads5\/ianuarie\/9\/18215_1.jpg\" \/>\n  <\/p>\n<p align=\"justify\">\n    <strong>La situation<\/strong>\n  <\/p>\n<p align=\"justify\">Les images rapport&#233;es par les m&#233;dias comme les d&#233;ambulations personnelles pendant les &#233;v&#233;nements du 1er d&#233;cembre 2018 ont donn&#233; &#224; voir un Paris jamais vu, ni en 1995, ni en 2006, ni 2016, trois moments pourtant o&#249; l&#8217;espace-temps habituel des mobilisations parisiennes s&#8217;&#233;tait trouv&#233; profond&#233;ment d&#233;form&#233;. Certains ont pu parler d&#8217;&#233;meutes ou de situation insurrectionnelle. C&#8217;est possible, et pourtant rien ne ressemble &#224; ce qui a pu avoir lieu durant les insurrections de 1830, 1832, 1848 ou 1871. Toutes ces insurrections avaient lieu au quartier, mettant en jeu des sociabilit&#233;s locales, un tissu relationnel dense permettant aux solidarit&#233;s populaires de se d&#233;ployer. Mais le 1er d&#233;cembre, le feu a pris au c&#339;ur du Paris bourgeois, dans ce nord-ouest parisien qui n&#8217;avait jusqu&#8217;ici jamais &#233;t&#233; vraiment le th&#233;&#226;tre de telles op&#233;rations. Loin d&#8217;&#234;tre men&#233;es par des forces locales, &#233;rigeant des barricades pour d&#233;limiter un espace d&#8217;autonomie, ces actions ont &#233;t&#233; le fait de petits groupes mobiles, habitant souvent ailleurs. <\/p>\n<p align=\"justify\">&#201;videmment, les sociabilit&#233;s locales jouent dans la formation de ces groupes. Il suffit de regarder ailleurs qu&#8217;&#224; Paris pour voir la r&#233;appropriation collective d&#8217;un territoire, la formation de liens durables&#8230; Mais le 1er d&#233;cembre, ces solidarit&#233;s se sont d&#233;plac&#233;es dans un espace de manifestation lui-m&#234;me plut&#244;t habituel : les lieux du pouvoir national. On est l&#224; dans un registre tout &#224; fait moderne, n&#8217;en d&#233;plaise &#224; ceux qui parlent de jacqueries : c&#8217;est bien d&#8217;un mouvement national et autonome dont il s&#8217;agit, pour reprendre les cat&#233;gories cl&#233;s par lesquelles Charles Tilly qualifie le r&#233;pertoire d&#8217;action typique de la modernit&#233;. Mais les r&#232;gles de la manifestation, fix&#233;es de longue date (on situe g&#233;n&#233;ralement leur formalisation en 1909), sont ignor&#233;es : pas de cort&#232;ge, pas de responsables l&#233;gaux, pas de parcours n&#233;goci&#233;, pas de service d&#8217;ordre, pas de tracts, de banderoles, d&#8217;autocollants, mais des myriades de slogans personnels inscrits au dos d&#8217;un gilet jaune. <\/p>\n<p align=\"justify\">Toute la pratique du maintien de l&#8217;ordre en est boulevers&#233;e, et on a pu voir combien les professionnels de la r&#233;pression, malgr&#233; leur nombre, leur armement, leur entra&#238;nement, s&#8217;&#233;taient trouv&#233;s d&#233;bord&#233;s, incapables d&#8217;assurer m&#234;me leur propre s&#233;curit&#233;, sans parler de celle des biens et des personnes. <\/p>\n<p align=\"justify\">Les forces de l&#8217;ordre n&#8217;ont pas accept&#233; longtemps de se faire ainsi malmener, et les violences polici&#232;res, d&#233;j&#224; tr&#232;s nombreuses, risquent d&#8217;encore s&#8217;amplifier, comme les appels &#224; l&#8217;extension de l&#8217;usage de la force, voire &#224; l&#8217;&#233;tat d&#8217;urgence. Cet &#233;chec du maintien de l&#8217;ordre physique est all&#233; de pair avec un &#233;chec encore plus complet du maintien de l&#8217;ordre symbolique : un pr&#233;sident en d&#233;placement pour un sommet international, un gouvernement inaudible (la ran&#231;on &#224; payer pour un pouvoir personnel s&#8217;&#233;tant entour&#233; de courtisans m&#233;diocres pour qu&#8217;aucune ombre n&#8217;en affaiblisse l&#8217;&#233;clat), le pseudo-parti au pouvoir (LREM) occup&#233; le m&#234;me jour &#224; &#233;lire un nouveau d&#233;l&#233;gu&#233; g&#233;n&#233;ral, comme si de rien n&#8217;&#233;tait. <\/p>\n<p align=\"justify\">L&#8217;ordre vacillant, la ville &#233;tait laiss&#233;e aux manifestants, tout &#233;tait permis, et ce dans un espace incarnant le privil&#232;ge, d&#8217;o&#249; des libert&#233;s prises avec les normes habituelles d&#8217;utilisation de l&#8217;espace public. On ne pleurera pas avec les &#171; familles des vitrines &#187;, pour reprendre l&#8217;expression consacr&#233;e ; cependant il faut prendre la mesure de la menace que cette destruction fait peser sur le pouvoir : que le premier samedi de d&#233;cembre, les quartiers o&#249; s&#8217;alignent h&#244;tels et commerces de luxe soient l&#8217;objet de tels d&#233;bordements, for&#231;ant la fermeture des grands magasins du boulevard Haussmann, constitue un risque &#233;conomique significatif. Si l&#8217;on d&#233;centre le regard de la seule capitale, la mobilisation a &#233;t&#233; grande dans tout le pays, rendant le maintien de l&#8217;ordre d&#8217;autant plus co&#251;teux, voire impossible. Laisser pourrir la situation jusqu&#8217;&#224; No&#235;l, ce qui &#233;tait une tentation pour les autorit&#233;s avant le 1er d&#233;cembre, a &#233;t&#233; impossible. <\/p>\n<p align=\"justify\">\n    <strong>Le travail de mobilisation<\/strong>\n  <\/p>\n<p align=\"center\">\n    <img decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"\/all_uploads\/uploads5\/ianuarie\/9\/18215_2.jpg\" \/>\n  <\/p>\n<p align=\"justify\">La sociologie des mouvements sociaux a depuis longtemps dessill&#233; les yeux des croyants dans la spontan&#233;it&#233; des masses. Derri&#232;re tout mouvement social apparemment spontan&#233;, on trouve des entreprises de mobilisation, des personnes capables de mettre du capital militant au service de la cause, des ressources mat&#233;rielles et symboliques ainsi que des comp&#233;tences souvent acquises dans des luttes pr&#233;c&#233;dentes&#8230; Pas de r&#233;volution tunisienne sans Gafsa, pas de mouvement 15-M sans Stop expulsions et la Juventud Sin Futuro, pas de Nuit Debout sans mobilisation contre la Loi travail. Mettra-t-on au jour de telles g&#233;n&#233;alogies pour les gilets jaunes ? Peut-&#234;tre, mais elles n&#8217;auraient qu&#8217;un faible pouvoir explicatif : la mobilisation a pris trop vite, et est trop rapidement pass&#233;e au niveau national, pour pouvoir &#234;tre interpr&#233;t&#233;e comme le r&#233;sultat d&#8217;un patient travail de mobilisation par des organisations de mouvement social, m&#234;me informel. <\/p>\n<p align=\"justify\">S&#8217;il y a bien un travail de repr&#233;sentation du mouvement, qui le fait exister comme mouvement (&#171; les Gilets Jaunes &#187;), ce travail est remarquablement d&#233;centralis&#233;, passant par les multiples groupes locaux s&#8217;organisant par les r&#233;seaux sociaux, par l&#8217;agr&#233;gation m&#233;diatique de paroles diverses et par le travail d&#8217;interpr&#233;tation que m&#232;nent journalistes, politiques, sociologues. La volont&#233; de donner au mouvement des porte-parole habilit&#233;s &#224; n&#233;gocier avec les autorit&#233;s a &#233;chou&#233; (pour le moment). Beaucoup de commentateurs ont glos&#233; sur la suppos&#233;e incoh&#233;rence des motifs et des acteurs ; au contraire, &#233;tant donn&#233; la fragmentation de sa repr&#233;sentation, l&#8217;unit&#233; du mouvement est surprenante. Unit&#233; d&#8217;action, solidarit&#233;, consensus apparent sur une s&#233;rie de revendications, unit&#233; m&#234;me de rythme. <\/p>\n<p align=\"justify\">Le choix du gilet jaune, ce v&#234;tement rendu obligatoire pour toutes les automobilistes, et qui justement a pour but premier de se rendre visible, est particuli&#232;rement heureux et a s&#251;rement &#233;t&#233; une condition mat&#233;rielle de l&#8217;extension si rapide d&#8217;un symbole unique. Mais le choix de passer &#224; l&#8217;action, et de le faire avec cette vigueur et cette coh&#233;rence, ne saurait &#234;tre le simple r&#233;sultat d&#8217;un embl&#232;me accrocheur, du bon usage des r&#233;seaux sociaux, ni d&#8217;un m&#233;contentement, f&#251;t-il grand et largement partag&#233;. Les mots de m&#233;contentement, de col&#232;re, de grogne, sont des paravents qui emp&#234;chent de saisir les raisons de la mobilisation &#8211; au double sens des causes et des justifications que l&#8217;on se donne. Tout l&#8217;enjeu est alors de trouver une explication au mouvement qui embrasse &#224; la fois sa forme (sa d&#233;centralisation, sa radicalit&#233;) et son fond (les revendications). <\/p>\n<p align=\"justify\">Les revendications, justement, m&#233;ritent qu&#8217;on s&#8217;y attarde. On en sait peu sur la mani&#232;re dont elle a &#233;t&#233; compos&#233;e, mais une liste de 42 revendications a &#233;t&#233; diffus&#233;e et largement reprise, tant dans les groupes que par les m&#233;dias. Ces revendications poss&#232;dent quelques traits remarquables qui ont d&#233;j&#224; &#233;t&#233; relev&#233;s : elles sont majoritairement centr&#233;es sur les conditions de vie, bien au-del&#224; de la seule question du prix de l&#8217;essence ; elles contiennent des prises de position contre la libre circulation des migrants ; elles proposent des changements institutionnels qui renforcent le contr&#244;le citoyen sur les &#233;lues, dont la r&#233;mun&#233;ration se trouverait d&#8217;ailleurs ramen&#233;e au salaire m&#233;dian. Cette liste a &#233;t&#233; qualifi&#233;e de &#171; magma de revendications h&#233;t&#233;roclite &#187;. Il semble au contraire qu&#8217;elle est profond&#233;ment coh&#233;rente, et que ce qui lui donne sa coh&#233;rence est aussi ce qui a permis &#224; la mobilisation des gilets jaunes de prendre et de durer : elle s&#8217;ancre dans ce que l&#8217;on peut appeler l&#8217;&#233;conomie morale des classes populaires. <\/p>\n<p align=\"justify\">\n    <strong>L&#8217;&#233;conomie morale des Gilets Jaunes<\/strong>\n  <\/p>\n<p align=\"center\">\n    <img decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"\/all_uploads\/uploads5\/ianuarie\/9\/18215_3.jpg\" \/>\n  <\/p>\n<p align=\"justify\">Le concept d&#8217;&#233;conomie morale est bien connu des chercheurs en sciences sociales. Il a &#233;t&#233; d&#233;velopp&#233; par l&#8217;historien E. P. Thompson pour d&#233;signer un ph&#233;nom&#232;ne fondamental dans les mobilisations populaires au XVIIIe si&#232;cle : celles-ci faisaient appel &#224; des conceptions largement partag&#233;es sur ce que devait &#234;tre un bon fonctionnement, au sens moral, de l&#8217;&#233;conomie. Tout se passait comme s&#8217;il allait de soi que certaines r&#232;gles devaient &#234;tre respect&#233;es : le prix des marchandises ne devait pas &#234;tre excessif par rapport &#224; leur co&#251;t de production, des normes de r&#233;ciprocit&#233; plut&#244;t que le jeu du march&#233; devaient r&#233;gler les &#233;changes, etc. Et lorsque ces normes non &#233;crites se trouvaient bafou&#233;es ou menac&#233;es par l&#8217;extension des r&#232;gles du march&#233;, le peuple se sentait tout &#224; fait dans son droit en se r&#233;voltant, souvent &#224; l&#8217;initiative de femmes, d&#8217;ailleurs. Leur mobile &#233;tait bien &#233;conomique, mais pas au sens habituel : ils n&#8217;&#233;taient pas mus par des int&#233;r&#234;ts mat&#233;riels au sens strict, mais par des revendications morales sur le fonctionnement de l&#8217;&#233;conomie. On trouve des r&#233;voltes similaires en France &#224; la m&#234;me &#233;poque, et m&#234;me plus tard : les mineurs de la Compagnie d&#8217;Anzin, par exemple, la plus grande entreprise fran&#231;aise durant une bonne partie du XIXe si&#232;cle, se mettaient r&#233;guli&#232;rement en gr&#232;ve pour rappeler aux patrons les normes qui devaient selon eux organiser le travail et sa r&#233;mun&#233;ration, souvent en r&#233;f&#233;rence &#224; un ancien ordre des choses, bref &#224; la coutume. <\/p>\n<p align=\"justify\">La r&#233;sonance avec le mouvement des gilets jaunes est frappante. Leur liste de revendications sociales est la formulation de principes &#233;conomiques essentiellement moraux : il est imp&#233;ratif que les plus fragiles (SDF, handicap&#233;s&#8230;) soient prot&#233;g&#233;s, que les travailleurs soient correctement r&#233;mun&#233;r&#233;s, que la solidarit&#233; fonctionne, que les services publics soient assur&#233;s, que les fraudeurs fiscaux soient punis, et que chacun contribue selon ses moyens, ce que r&#233;sume parfaitement cette formule &#171; Que les GROS payent GROS et que les petits payent petit &#187;.<\/p>\n<p align=\"justify\">Cet appel &#224; ce qui peut sembler &#234;tre du bon sens populaire ne va pas de soi : il s&#8217;agit de dire que contre la glorification utilitariste de la politique de l&#8217;offre et de la th&#233;orie du ruissellement chers aux &#233;lites dirigeantes (donner plus &#224; ceux qui ont plus, &#171; aux premiers de cord&#233;e &#187;, pour attirer les capitaux), l&#8217;&#233;conomie r&#233;elle doit &#234;tre fond&#233;e sur des principes moraux. L&#224; est s&#251;rement ce qui donne sa force au mouvement, et son soutien massif dans la population : il articule, sous forme de revendications sociales, des principes d&#8217;&#233;conomie morale que le pouvoir actuel n&#8217;a eu de cesse d&#8217;attaquer de mani&#232;re explicite, voire en s&#8217;en enorgueillissant. D&#232;s lors, la coh&#233;rence du mouvement se comprend mieux, tout comme le fait qu&#8217;il ait pu se passer d&#8217;organisations centralis&#233;es : comme a pu le montrer James Scott, le recours &#224; l&#8217;&#233;conomie morale fait na&#238;tre une capacit&#233; d&#8217;agir collective, une agency, y compris chez des acteurs sociaux d&#233;poss&#233;d&#233;s des capitaux habituellement n&#233;cessaires &#224; la mobilisation. <\/p>\n<p align=\"justify\">En effet, l&#8217;&#233;conomie morale n&#8217;est pas seulement un ensemble de normes partag&#233;es passivement par les classes populaires. Elle est aussi le r&#233;sultat d&#8217;un pacte implicite avec les dominants et s&#8217;ins&#232;re donc toujours dans des rapports de pouvoir. D&#233;j&#224;, dans les classes populaires du XVIIIe si&#232;cle &#233;tudi&#233;es par E. P. Thompson, cette &#233;conomie morale avait des traits profond&#233;ment paternalistes : on attendait des d&#233;tenteurs du pouvoir qu&#8217;ils la garantissent, en &#233;change de quoi l&#8217;ordre social dont ils profitaient &#233;tait globalement accept&#233;. Mais que les dominants rompent ce pacte, et alors les masses pouvaient, par l&#8217;&#233;meute, les rappeler &#224; l&#8217;ordre. C&#8217;est ce que l&#8217;on voit dans l&#8217;&#233;meute des quatre sous, &#224; Anzin, en 1833 : les mineurs protestent contre la baisse des salaires, mais ils se mettent pour cela sous la protection des anciens patrons, &#233;vinc&#233;s par les capitalistes d&#233;sormais ma&#238;tres de l&#8217;entreprise, en chantant &#171; &#192; bas les Parisiens, vivent les Mathieu d&#8217;Anzin ! &#187;. Il est peu dire que les autorit&#233;s actuelles ont rompu ce pacte implicite, tant par leurs mesures anti-sociales que par leur m&#233;pris r&#233;p&#233;t&#233; et affich&#233; pour les classes populaires. <\/p>\n<p align=\"center\">\n    <img decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"\/all_uploads\/uploads5\/ianuarie\/9\/18215_4.jpg\" \/>\n  <\/p>\n<p align=\"justify\">L&#8217;&#233;meute ne vient pas de nulle part, d&#8217;un simple m&#233;contentement, ou d&#8217;une agency populaire ind&#233;termin&#233;e qui se serait mise spontan&#233;ment en mouvement : elle est le r&#233;sultat d&#8217;une agression du pouvoir, d&#8217;autant plus violente symboliquement qu&#8217;elle ne semble pas se reconna&#238;tre comme agression. Et le pr&#233;sident de la R&#233;publique, cens&#233; repr&#233;senter le peuple fran&#231;ais, est devenu l&#8217;incarnation de cette trahison, avec ses petites phrases sur les &#171; gens qui ne sont rien &#187;, les conseils pour se payer une chemise ou pour trouver un emploi en traversant la rue. Au lieu d&#8217;&#234;tre le protecteur de l&#8217;&#233;conomie morale, Emmanuel Macron n&#8217;a eu de cesse de la malmener, avec un naturel d&#233;sarmant, jusqu&#8217;&#224; devenir le repr&#233;sentant par excellence des forces qui s&#8217;opposent &#224; cette &#233;conomie morale, c&#8217;est-&#224;-dire du capitalisme. Comme il l&#8217;a dit pendant la campagne, &#224; propos de l&#8217;ISF, &#171; ce n&#8217;est pas injuste parce que c&#8217;est plus efficace &#187; : on ne saurait mieux illustrer la m&#233;connaissance, voire le m&#233;pris, pour toute autre norme que celles de la finance. C&#8217;est lui qui a rompu le pacte, c&#8217;est &#224; lui que s&#8217;adresse le charivari national qui se joue en ce moment, et dont on peut penser qu&#8217;il ne prendra fin que par une r&#233;pression sanglante, ou par sa d&#233;mission.<\/p>\n<p align=\"justify\">\n    <strong>L&#8217;&#233;conomie morale et l&#8217;&#233;mancipation<\/strong>\n  <\/p>\n<p align=\"justify\">Si l&#8217;on ne peut que souhaiter que ce soit le deuxi&#232;me terme de l&#8217;alternative qui ait lieu, il ne faut pas non plus surestimer les cons&#233;quences qu&#8217;aurait un tel &#233;v&#233;nement. Les r&#233;voltes fond&#233;es sur l&#8217;&#233;conomie morale ne se transforment pas n&#233;cessairement en mouvement r&#233;volutionnaire, car il suffit que le pacte soit restaur&#233; pour que l&#8217;&#233;meute s&#8217;&#233;teigne. En cela, l&#8217;&#233;conomie morale, si elle r&#233;v&#232;le la capacit&#233; collective du peuple et l&#8217;existence d&#8217;une marge d&#8217;autonomie r&#233;elle vis-&#224;-vis des gouvernants, est en tant que telle conservatrice. Par son activation, elle bouleverse temporairement le fonctionnement habituel des institutions, mais ce qu&#8217;elle vise, c&#8217;est avant tout un retour &#224; l&#8217;ordre, pas une transformation r&#233;volutionnaire. Il y a l&#224; quelque chose de parfois difficile &#224; entendre et &#224; formuler : ce n&#8217;est pas parce qu&#8217;un mouvement est authentiquement populaire, ancr&#233; dans les croyances les plus commun&#233;ment partag&#233;es par la grande majorit&#233;, qu&#8217;il est &#233;mancipateur. <\/p>\n<p align=\"justify\">Pour reprendre les cat&#233;gories de Claude Grignon et Jean-Claude Passeron, croire que le peuple ne peut agir par lui-m&#234;me, qu&#8217;il est toujours soumis &#224; la domination symbolique, c&#8217;est faire preuve de l&#233;gitimisme et de mis&#233;rabilisme. Le mouvement des gilets jaunes, par sa force, sa spontan&#233;it&#233;, sa coh&#233;rence, son inventivit&#233;, offre un d&#233;menti flagrant et bienvenu aux approches de cet ordre. Cependant, il ne faudrait pas tomber dans l&#8217;exc&#232;s inverse, que ces auteurs qualifient de populisme, en s&#8217;imaginant que parce qu&#8217;un mouvement est populaire, cela signifie qu&#8217;il est dans le vrai, dans l&#8217;authenticit&#233;, dans le bien. Il n&#8217;est pas tant le signe d&#8217;une r&#233;volution que d&#8217;un sursaut, face &#224; un v&#233;ritable d&#233;labrement des institutions du gouvernement repr&#233;sentatif. <\/p>\n<p align=\"justify\">Car ce que r&#233;v&#232;le aussi le recours &#224; l&#8217;&#233;conomie morale par les gilets jaunes, c&#8217;est l&#8217;&#233;tendue du d&#233;sert politique qui s&#8217;est install&#233; depuis des d&#233;cennies. Qu&#8217;il ait fallu attendre que le pacte implicite fondamental qui lie gouvernants et gouvern&#233;s soit rompu pour qu&#8217;il y ait un tel mouvement, alors que depuis des d&#233;cennies le pouvoir nous matraque de politiques s&#233;curitaires et antisociales, montre bien que les capacit&#233;s de mobilisation des forces syndicales et politiques se sont r&#233;duites &#224; peau de chagrin, ou que les formes que leurs mobilisations empruntent les ont mises dans un &#233;tat de totale impuissance. Pour le dire clairement, il n&#8217;y a rien de r&#233;jouissant &#224; ce qu&#8217;il ait fallu en arriver l&#224;, jusqu&#8217;&#224; ce point de rupture, pour que quelque chose ait lieu, et quelque chose qui emprunte &#224; des formes pr&#233;-modernes de l&#8217;action collective, sous des formes certes renouvel&#233;es. L&#224; est la limite, mais aussi une importante le&#231;on, de la pertinence de la comparaison entre les gilets jaunes et les &#233;meutes relevant de l&#8217;&#233;conomie morale : cette comparaison ne devrait pas &#234;tre faisable, &#233;tant donn&#233; l&#8217;immense distance cens&#233;e s&#233;parer les conditions politiques entre ces situations, et pourtant elle s&#8217;impose &#224; nous avec force. L&#8217;&#233;conomie morale appartient &#224; des &#233;poques et des espaces o&#249; n&#8217;ont pas jou&#233; les formes de politisation nationales et id&#233;ologis&#233;es de la modernit&#233; d&#233;mocratique, reposant sur l&#8217;affrontement entre projets politiques et m&#234;me entre visions du monde oppos&#233;es. En cela, le mouvement des gilets jaunes est peut-&#234;tre d&#8217;un autre temps &#8211; mais il en dit beaucoup sur cette &#233;poque. <\/p>\n<p align=\"center\">\n    <img decoding=\"async\" alt=\"\" src=\"\/all_uploads\/uploads5\/ianuarie\/9\/18215_5.jpg\" \/>\n  <\/p>\n<p align=\"justify\">Cela a un co&#251;t dont il faut prendre la mesure : les mouvements fond&#233;s sur l&#8217;&#233;conomie morale s&#8217;inscrivent dans le rappel d&#8217;une coutume, la soumission &#224; un ordre juste, mais aussi dans le cadre d&#8217;une communaut&#233;. L&#8217;&#233;conomie morale est conservatrice non seulement parce qu&#8217;elle rappelle des normes intemporelles, mais aussi parce qu&#8217;elle lie entre elles des personnes d&#233;finies par une commune appartenance. D&#232;s lors, ses potentialit&#233;s d&#8217;exclusion ne sont pas que des scories dont on pourrait ais&#233;ment se d&#233;barrasser : elles sont au c&#339;ur du mouvement. Pour ne prendre que l&#8217;exemple le plus flagrant, les revendications contre la libre circulation des migrants, pour les expulsions d&#8217;&#233;trangers, et plus encore pour l&#8217;int&#233;gration forc&#233;e des non-nationaux (&#171; Vivre en France implique de devenir Fran&#231;ais (cours de langue fran&#231;aise, cours d&#8217;histoire de la France et cours d&#8217;&#233;ducation civique avec une certification &#224; la fin du parcours) &#187;), tout ceci est indissociable du mouvement, car c&#8217;est la cons&#233;quence logique de la mise en &#339;uvre d&#8217;une &#233;conomie morale d&#8217;abord communautaire, m&#234;me si elle peut ensuite &#234;tre travaill&#233;e par le mouvement dans diff&#233;rentes directions. L&#8217;&#233;conomie morale est la proclamation des normes d&#8217;une communaut&#233;, elle n&#8217;&#233;tend pas la logique de l&#8217;&#233;galit&#233; des droits aux &#233;trangers, pas plus qu&#8217;elle ne reconna&#238;t les conflits internes, en particulier id&#233;ologiques. Ce dernier point &#233;claire d&#8217;un autre jour le refus proclam&#233; des partis : il s&#8217;agit certes d&#8217;une mise en question du pouvoir des repr&#233;sentants au profit d&#8217;une r&#233;appropriation populaire de la politique. Mais c&#8217;est aussi le refus du caract&#232;re partisan de la d&#233;mocratie, de l&#8217;opposition entre projets politiques, au profit d&#8217;une unit&#233; dont on sait bien qu&#8217;elle peut ais&#233;ment se transformer en &#171; rassemblement haineux autour de la passion de l&#8217;Un qui exclut &#187;. <\/p>\n<p align=\"justify\">Le d&#233;tour par ce parall&#232;le historique avec des &#233;poques d&#233;pass&#233;es pourra sembler peu convaincant pour saisir la situation dans son exceptionnalit&#233;. Peut-&#234;tre ne s&#8217;agit-il que d&#8217;un simple jeu de l&#8217;esprit. Mais peut-&#234;tre est-il au contraire r&#233;v&#233;lateur de certaines caract&#233;ristiques fondamentales du mouvement en cours : son unit&#233; improbable, son ancrage populaire, son caract&#232;re &#233;meutier, mais aussi ses bien r&#233;els aspects conservateurs, anti-pluralistes et excluants. Peut-&#234;tre indique-t-il aussi que l&#8217;on n&#8217;est qu&#8217;au d&#233;but d&#8217;une nouvelle histoire, que les conditions d&#8217;une repolitisation sont l&#224;, hors du cadre des vieux partis et des vieilles formes de la politique institu&#233;es. <\/p>\n<p align=\"justify\">A Anzin, les mineurs n&#8217;en sont pas rest&#233;s aux gr&#232;ves s&#8217;appuyant sur une &#233;conomie morale. Au contact des premi&#232;res forces socialistes et syndicales de la r&#233;gion, ils s&#8217;en sont appropri&#233;s les id&#233;es et les formes, jusqu&#8217;&#224; devenir l&#8217;un des foyers d&#8217;o&#249; est sorti l&#8217;anarcho-syndicalisme. Certains comit&#233;s locaux de gilets jaunes, loin de s&#8217;en tenir &#224; une protestation au nom de l&#8217;&#233;conomie morale, en appellent &#224; la formation de comit&#233;s populaires et &#224; la d&#233;mocratie directe, c&#8217;est-&#224;-dire &#224; une &#233;mancipation politique radicale. Rien n&#8217;est garanti, mais tout est ouvert. <\/p>\n<p align=\"justify\">&#160;<\/p>\n<p align=\"justify\">\n    <strong>yogaesoteric<br \/>9 janvier 2019<\/strong><br \/>\n    \n  <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&#160; Difficile de ne pas &#234;tre saisi par le mouvement en cours. Tout y est d&#233;concertant, y compris pour qui se fait profession de chercher et d&#8217;enseigner la science politique : ses acteurs et actrices, ses modes d&#8217;action, ses revendications. 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