La pénurie de carburant en France met en lumière la nouvelle crise énergé-tique en Europe
12 % des stations-service françaises sont à court d’au moins un type de carburant. Le gouvernement français insiste sur le fait qu’il n’y a ni pénurie nationale ni crise d’approvisionnement. Les responsables qualifient le problème de « tensions logistiques locales et temporaires », concentrées principalement dans le réseau des stations-service de TotalEnergies.

Mais ce chiffre est significatif en raison de ce qu’il révèle. La nouvelle crise énergétique européenne, déclenchée par la guerre avec l’Iran et la montée des tensions autour du détroit d’Ormuz, n’est plus un risque géopolitique abstrait. Elle commence à affecter la vie quotidienne.
Les pénuries se concentrent avant tout dans les stations gérées par TotalEnergies, la plus grande entreprise énergétique française. Sous la pression politique pour venir en aide aux consommateurs, l’entreprise a imposé un plafonnement temporaire des prix à 1,99 € le litre pour l’essence et à 2,09 € pour le diesel jusqu’au 7 avril.
Ces prix sont nettement inférieurs à la moyenne française. En conséquence, les automobilistes se sont précipités en nombre inhabituellement élevé vers les stations-service de TotalEnergies. Des centaines de stations ont commencé à manquer de carburant. Selon les autorités françaises, environ 700 des 900 stations-service touchées appartiennent à TotalEnergies.
Le gouvernement français s’efforce d’éviter le mot « pénurie » car il en mesure les conséquences politiques. La France se souvient encore des manifestations des Gilets jaunes de 2018, qui avaient éclaté à la suite d’une hausse des taxes sur les carburants. Une augmentation des prix des carburants a toujours comporté un risque politique particulier dans un pays où de nombreuses personnes dépendent de leur voiture et où le coût de la vie est déjà sous pression.
Paris a donc annoncé des mesures de soutien ciblées pour les agriculteurs, les pêcheurs et les ménages à faibles revenus. Le coût est estimé à 130 millions d’euros. Mais le gouvernement a également clairement indiqué qu’il n’y aurait pas de plan de sauvetage de grande envergure comme celui mis en place après l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022.
C’est là la véritable différence entre cette crise et la précédente. Il y a trois ans, les gouvernements européens disposaient encore d’une marge de manœuvre budgétaire suffisante pour subventionner les ménages, réduire les impôts et dépenser massivement afin d’amortir le choc. Aujourd’hui, la plupart des pays européens abordent cette nouvelle crise avec une dette plus élevée, des finances publiques affaiblies et une inflation qui recommence à augmenter.
La France devient donc le premier signe visible d’un problème européen plus large.
Une nouvelle « taxe sur les bénéfices exceptionnels » pour les entreprises énergétiques ?
Dans le même temps, cinq pays européens — l’Espagne, l’Allemagne, l’Italie, le Portugal et l’Autriche — ont demandé à la Commission européenne de créer une nouvelle taxe sur les bénéfices exceptionnels des entreprises énergétiques. Dans une lettre adressée au commissaire européen au Climat, Wopke Hoekstra, les cinq gouvernements font valoir que les entreprises bénéficiant de la hausse des prix du pétrole et du gaz devraient contribuer au financement des mesures d’aide d’urgence.
Cette proposition réactiverait le mécanisme déjà utilisé en 2022 après le début de la guerre en Ukraine. À l’époque, l’Union européenne avait instauré une « contribution de solidarité » temporaire sur les bénéfices exceptionnels des entreprises pétrolières, gazières et charbonnières.
La logique politique est simple. Si le conflit au Moyen-Orient fait grimper les prix pour les consommateurs européens, les gouvernements ne veulent pas que les entreprises énergétiques apparaissent comme les seules gagnantes.
Mais cette proposition a déjà alarmé le secteur de l’énergie.
L’association espagnole de l’énergie éolienne a averti au début de ce mois qu’une nouvelle taxe européenne pourrait créer une insécurité juridique et décourager les investissements, précisément au moment où l’Europe a besoin d’une production énergétique nationale accrue. L’organisation fait valoir que l’Europe devrait accélérer les investissements dans les énergies renouvelables plutôt que de modifier les règles en pleine crise.
L’Espagne illustre bien cet argument. Les énergies renouvelables produisent désormais environ 65 % de l’électricité du pays, et l’énergie éolienne à elle seule en représente plus d’un cinquième. De ce fait, l’Espagne a été moins exposée que la plupart des pays européens à la flambée des prix du gaz.
En mars, le prix moyen de l’électricité en Espagne était d’environ 42 € par mégawattheure, soit un niveau inférieur à celui du gaz naturel lui-même. Sans la contribution des énergies renouvelables, les responsables espagnols estiment que les prix de l’électricité auraient été plus de deux fois plus élevés.
Cela met en évidence une contradiction au cœur de la politique énergétique européenne. Bruxelles affirme vouloir davantage d’investissements, une plus grande indépendance énergétique et une moindre dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles importés. Or, plusieurs gouvernements envisagent actuellement une nouvelle taxe qui, selon certains acteurs du secteur, pourrait justement décourager ces investissements.
Le problème plus profond réside dans le fait que l’Europe reste vulnérable à un choc énergétique externe.
Trois ans après avoir réduit sa dépendance au gaz russe, l’Europe reste fortement tributaire du pétrole importé et de voies stratégiques telles que le détroit d’Ormuz. Le fournisseur a peut-être changé, mais la dépendance, elle, demeure.
Si le conflit au Moyen-Orient se poursuit et que les prix de l’énergie continuent d’augmenter, le débat à Bruxelles dépassera rapidement la question des taxes sur les entreprises énergétiques. La question centrale prendra une ampleur bien plus grande : quel niveau de difficultés économiques les Européens sont-ils prêts à accepter, et qui en paiera finalement le prix ?
yogaesoteric
16 avril 2026