La santé psychique, l’autre front de la guerre en Ukraine

Un an après l’offensive russe en Ukraine, les professionnels de santé ukrainiens s’activent sur le front de la santé psychique afin de prendre en charge les différents traumatismes liés à la guerre. Qu’ils soient militaires ou civils, le nombre de patients suivis par les centres d’aide psychologique a explosé.

Dans la périphérie de Kiev, le Centre de santé psychique et de rééducation des vétérans de guerre accueille 200 patients. Sur le parking, une mère et son fils s’étreignent.

Renat Pidluzny a été blessé au dos et victime d’une commotion cérébrale il y a deux mois sur le front de l’Est, près de Bilohorivka. « Nous nous sommes mis à découvert pour que les Russes tirent et que nous puissions repérer leurs positions. Mais leurs tanks nous ont bombardés » raconte le jeune homme d’une vingtaine d’années. « J’ai parfois des maux de tête qui durent toute la journée, je prends des médicaments et j’ai des problèmes de mémoire. Après un an au combat, à certains moments mes mains tremblaient, tout mon corps se mettait à trembler. Beaucoup de mes camarades souffrent de la même chose ».

Remis de ses blessures, Renat souffre d’un syndrome de stress post-traumatique (PTSD en anglais) et a été autorisé à séjourner dans ce centre pour suivre un traitement, guérir et pouvoir retourner se battre sur le front nous dit-il.

Les traumatismes de la guerre

Avec l’offensive des forces russes en Ukraine, des milliers d’Ukrainiens souffrent comme eux de différents troubles : anxiété, crises de panique, dépression, troubles du sommeil.

À Kiev, le Centre de santé psychique et de soutien psychologique reçoit gratuitement tous les civils qui s’adressent à lui. « Depuis 2014, nous avons reçu ici plus de 6.000 patients en 9 ans. Mais depuis février 2022, nous en sommes à 2.000. Les gens que nous accueillons maintenant présentent des syndromes de stress post-traumatique car ils ont été proches des fronts ou des lieux de bataille. Ils ont parfois vu des corps ou perdu des proches. Certains ont été directement soumis à des déflagrations ou ont vécu des bombardements. Ces images sont encore dans leurs têtes », explique sa directrice Victoria Soloviova. De formation universitaire, elle s’est tournée vers l’accueil de patients quand le conflit armé avec la Russie a débuté en 2014, après l’occupation de la Crimée et d’une partie du Donbass.

« J’ai été marquée par le récit d’une femme qui a passé plus d’un mois, en mars dernier, dans une cave à Marioupol, à cause des bombardements et des combats » raconte-t-elle. « Il y avait une centaine de personnes dans cet abri et il n’y avait pas d’électricité, ils s’éclairaient à la bougie. Quand elle est sortie, il y avait des cadavres plein les rues. Elle a dû passer par un camp de filtration du FSB [l’actuel Service fédéral de sécurité russe, héritier du KGB, NDLR] avant de se retrouver en sécurité ici. Plusieurs semaines après, elle est entrée dans un café où il y avait des bougies qui étaient allumées. Elle a eu un flashback et a fait une crise de panique. C’est après cet épisode qu’elle a demandé un suivi psychologique ».

En Ukraine, loin des fronts chauds de l’Est ou du Sud, la guerre met à rude épreuve les familles. « Les hommes qui sont à l’armée s’angoissent souvent pour leurs familles. Parfois, des femmes qui sont parties se réfugier à l’étranger rencontrent un autre homme. De plus en plus, j’entends des récits de familles qui explosent et de couples qui divorcent », constate Eugene Bozhenko, un des psychologues du centre, qui veut mettre en place des dispositifs spécifiques de prévention du suicide.

« Les traumatismes et leurs conséquences psychologiques vont durer 35 ou 40 ans, au minimum. Tout ce qu’il s’est passé va se transmettre de génération en génération, on en reparlera encore dans 100 ans », ajoute Victoria Soloviova.

Les gueules cassées d’un conflit de haute intensité

Depuis le 24 février 2022, l’Ukraine est devenue une société fortement militarisée. Face à l’agression russe, les hommes sont appelés à s’engager dans les forces armées et à se battre. S’ils ne le font pas, les discours officiels et l’ambiance qui règne dans le pays les incitent à montrer qu’ils résistent à l’agresseur d’une manière ou d’une autre. Cette pression sociale met à rude épreuve la résistance psychologique de tout un chacun. Dans l’Ukraine en guerre, les hommes de 18 à 60 ans ne peuvent quitter le pays sans autorisation spéciale.

Au sein de l’armée ukrainienne, traiter les traumatismes liés à la guerre est devenue une priorité. À la clinique des vétérans de guerre, dans les bois enneigés près de Kiev, les soldats suivent des traitements pour surmonter leur détresse psychologique. Quelques-uns reviennent de captivité et ont parfois été torturés.

Anatoly est soulagé de pouvoir en bénéficier. « En septembre, après des combats dans la région de Kherson puis de Bakhmout, j’ai été victime d’une commotion cérébrale. Depuis février 2022, dans mon peloton d’infanterie, seulement 4 gars ont survécu. Tous mes amis sont morts et moi je suis traumatisé. Il a fallu plusieurs semaines pour que les officiers m’autorisent à quitter la ligne de front et à recevoir un traitement », explique-il calmement.

Ses soignants expliquent que le jeune homme montre encore des signes de « comportement agressif non contrôlé ». S’inspirant d’expériences israéliennes et américaines, ils utilisent l’acupuncture, le yoga, les thérapies magnétiques crâniennes ou la physiothérapie pour améliorer sa condition psychologique.

« La plupart des soldats que nous traitons reviennent du front de l’Est et de la région de Bakhmout. Les combats sont intenses, et dans certaines batailles, les contacts avec les soldats russes sont très rapprochés. En ce moment, beaucoup de soldats sont fatigués, il n’y a pas assez de rotations. Ils font des “burn out” militaires et ont des problèmes de santé psychique . Ils ne peuvent pas retourner au combat. Il faut les soigner pour qu’ils puissent revenir soit dans leur unité, soit à la vie civile », explique Tatiana, qui dirige l’équipe de 15 psychiatres et psychologues de la clinique.

Alors que la guerre s’installe, son intensité augmente. Depuis un an, celle-ci se caractérise par des duels d’artillerie de grande ampleur et par des techniques de combats de plus en plus sophistiquées. « Nous traitons beaucoup de cas de commotions et de lésions cérébrales liés aux explosions auxquelles les soldats sont parfois soumis nuit et jour pendant de longues périodes. C’est un conflit de haute intensité » confirme Ksenia Woznicyna, la directrice du centre.

Pour les professionnels de santé, il est urgent de ne pas attendre l’après-guerre

Au delà de cette clinique qui suit exclusivement des militaires, les psychologues « de ville » sont parvenus à ce que le sujet de la santé psychique devienne une préoccupation des pouvoirs publics et ne soit pas quelque chose d’un peu honteux en temps de guerre. « En Ukraine, les gens n’ont pas l’habitude d’aller consulter un psychologue sauf dans les cas de violences familiales », dit Ana, une psychologue au centre d’aide social des déplacés de Marioupol. Originaire de Donetsk, elle a déjà été déplacée deux fois par la guerre. Une première fois en 2014 vers Marioupol, puis en 2022 vers Kiev.

Dans ce centre, une aide sociale et médicale est proposée aux 19.000 déplacés de Marioupol, victimes du siège de la ville par les forces russes du 24 février au 20 mai 2022. L’emploi du temps d’Ana ne désemplit pas. « Je fais 8 à 9 consultations par jour. Tous mes patients viennent de Marioupol, comme moi. Nous avons eu les mêmes expériences. Nous avons un peu plus qu’un rapport patient-praticien. Nous avons beaucoup en commun. »

Ici, les consultations se déroulent en langue russe. Les sujets sont souvent les mêmes : la peur des bruits puissants, ceux des avions ou des sirènes, et toutes les angoisses de la guerre qui occupent les têtes des adultes comme des enfants. « Moi je pourrais partir en Australie, car mes parents sont installés là- bas. Mais j’ai décidé de rester en Ukraine. Je ne suis pas une nationaliste, mais maintenant je me sens ukrainienne, je me sens reliée à tous les Ukrainiens. C’est comme si nous étions engagés dans une psychothérapie de masse », conclut Ana.

L’OMS estime que 10 millions d’Ukrainiens, soit un quart de la population, sont exposés à diverses formes de troubles mentaux. En Ukraine, l’organisation s’attache à former tous les personnels médicaux aux thématiques liées à la santé psychique et souhaite s’en occuper dès à présent, sans attendre l’après-guerre.

« Nous vivons des temps difficiles. Les syndromes de stress post-traumatique affectent dans une société en paix 5 à 6 % de la population. Dans les prochaines années, nous nous attendons à ce que ce ratio s’élève à 25 % en Ukraine. Il faut faire face à cette réalité. La guerre nous rend plus fort chaque jour, mais elle teste en permanence notre résistance psychique », affirme le psychologue ukrainien Eugene Bozhenko.

 

yogaesoteric
18 avril 2023

 

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