Sans le coup d’État de 2014, l’Ukraine vivrait en paix (1)

par L’Eclaireur

Attention, publication russophiiiile ! Plus sérieusement, pour la version officielle, la voix de la France, de l’Union européenne, des États-Unis, du Canada, du Japon……. bref de l’Occident à propos de la guerre en Ukraine, vous avez l’embarras du choix dans les mass médias. Nous vous proposons d’écouter une autre voix, que l’on n’entend que peu en France, qui n’est pas celle d’un diplomate mais d’un Russe vivant et travaillant dans l’Hexagone depuis des années.

Oleg Nesterenko

Oleg Nesterenko connait bien son sujet, lui qui, après avoir enseigné plus de dix ans en école de commerce en France, préside à Paris le Centre de commerce et d’industrie européen. Un centre de soutien et d’accompagnement africano-franco-russe, un peu à la manière des chambres de commerce et d’industrie, dont le cœur de métier est le conseil économique, mais aussi sécuritaire auprès des acteurs politiques et économiques. Ce n’est donc pas le Russe de la rue qui nous a répondu, mais un homme rompu aux affaires et à la politique internationale, et jusqu’en Afrique où il endosse parfois le costume de conseiller politique.

Oleg Nesterenko connait également bien l’Ukraine. Il a été le directeur exécutif d’un institut de recherche scientifique dans l’extrême-ouest du pays, une région pas vraiment russophile, où la mouvance ultra-nationaliste et néonazie est particulièrement active.

Ce qu’il nous dit là, décliné en trois volets, sur le passé, le présent et le futur tel qu’il le voit se dessiner, il dit le tenir de son expérience, de ses échanges et de sources parmi des hauts responsables à Moscou, mais aussi à Kiev, à Donetsk, en Crimée, au sein de l’armée russe comme dans l’armée ukrainienne.

Pour essayer de comprendre et mieux appréhender ce qui se passe, hors des canaux officiels, français, russes comme ukrainiens, il nous semble stérile de commenter la guerre et sa progression au jour le jour. Il nous a semblé important de nous attarder sur cet autre « narratif ».

Winston Churchill disait : « Un peuple qui ne connaît pas son histoire est condamné à la revivre ». Retour dans ce premier volet sur les origines et causes profondes de la guerre pour mieux en éclairer son présent.

L’ÉclaireurPar delà la responsabilité de Vladimir Poutine dans le déclenchement de la guerre, quelles sont les raisons qui ont poussé la Russie à intervenir militairement en Ukraine, et quelles en sont les causes profondes ?

Oleg Nesterenko  Les causes profondes et les éléments déclencheurs sont souvent confondus, surtout dans la presse occidentale. Les éléments déclencheurs, on les prend pour les causes. Quant aux causes, on n’en parle même pas ou on raconte un peu n’importe quoi. Il est important de les distinguer les unes des autres.

Il y a deux principaux éléments déclencheurs interdépendants. Le premier, c’est le coup d’État à Kiev en 2014. Sans ce renversement anticonstitutionnel du pouvoir, l’Ukraine vivrait aujourd’hui en paix. Sans ce coup d’État, dont on a les preuves tangibles que les États-Unis d’Amérique étaient derrière avec l’aide de leurs supplétifs européens, il n’y aurait pas la guerre que nous vivons actuellement.

Il est important de souligner qu’avant cet événement de 2014, ni la Crimée, ni la région du Donetsk, ni la région du Lougansk n’avaient la moindre intention de se séparer de l’Ukraine. En Crimée, je n’ai jamais entendu personne, ni parmi les simples habitants, ni parmi les hauts responsables dans les cercles fermés, parler de la possibilité ou nécessité de se séparer de l’Ukraine et de rejoindre la Russie. Il n’y avait aucune raison de le faire.

Et même plus tard, dans le cadre des accords de Minsk, l’idée de la séparation de l’Ukraine des régions de Lougansk et du Donetsk n’était nullement prévue, ni même soulevée. C’était l’autonomie vis-à-vis du pouvoir central de Kiev qui était le sujet de l’accord, en commençant par l’autonomie linguistique : le droit des habitants de l’est de l’Ukraine de parler et d’utiliser leur langue natale, et non pas celle imposée par le nouveau pouvoir portant une légitimité plus que discutable.

Le second point déclencheur de la guerre en Ukraine, c’est le massacre d’Odessa de 2014 dont on ne parle pas beaucoup en France. La propagande locale cherche à occulter ce fait majeur. Il est beaucoup trop gênant.

Quand le coup d’État a eu lieu à Kiev et que les ultra-nationalistes, soutenus directement par les États-Unis, sont arrivés au pouvoir, les parties de l’Ukraine qui sont historiquement russophones – les régions du Donbass, de la Crimée, d’Odessa, de Nikolaïev, de Kharkov – se sont soulevées. Et quand les extrémistes sont venus à Odessa pour réprimer les manifestations parfaitement pacifiques des habitants, ils sont venus armés pour tuer. Officiellement, il y a eu 48 morts. Réellement, bien davantage.

Et cela n’était pas des morts abstraits, victimes d’un accident quelconque. Ce sont des habitants d’Odessa qui ont été massacrés par des ultranationalistes et néo-nazis venus des régions de l’ouest de l’Ukraine traditionnellement russophobe. Et ces habitants ont été massacrés avec une énorme sauvagerie (violés et, ensuite, étranglés, brulés vifs…) pour leur refus d’accepter le nouveau pouvoir qui n’a jamais été élu par personne. Les habitants des régions pro-russes ont été profondément traumatisés par cette tuerie, davantage même que par les événements à Kiev, car cette fois-ci, cela s’est passé chez eux et pouvait se répéter à n’importe quel moment. J’étais en Crimée en 2014 et je me souviens parfaitement des habitants disant « c’est totalement exclu que ces dégénérés viennent chez nous ».

Bien que la quasi-intégralité des auteurs du massacre d’Odessa soit parfaitement connue – il y a une grande quantité de témoignages, des photos et des vidéos avec les visages non dissimulés des participants à la tuerie – pas un seul n’a pas été, ni arrêté, ni même inquiété par le nouveau pouvoir ukrainien. Ceci est le début, le fondement de la nouvelle « démocratie » ukrainienne tant admirée par des masses crédules et manipulées en Occident.

Ainsi, pour les pouvoirs des régions mentionnées, avec le soutien de Moscou, moral au début, il fut très facile de faire accepter à leurs populations la sécession et de se proclamer indépendant de l’Ukraine. Au moins les trois quarts des populations concernées étaient farouchement opposés au nouveau pouvoir qui a été installé à Kiev.

L’Éclaireur – Comment expliquer l’immixtion des États-Unis et de l’Union européenne dans des affaires qui auraient pu rester somme toutes régionales ?

Oleg Nesterenko – Parce que les vraies causes de ce conflit sont toutes autres. Ces vraies raisons, il faut aller les chercher du côté des États-Unis. Il faut même oublier l’Ukraine parce qu’en fait, elle n’y est pas pour grand-chose. Ce ne sont pas les Ukrainiens qui ont décidé ou décident de quoi que ce soit. Ils sont juste des exécutants et des victimes dans un grand jeu qui les dépasse grandement.

Avant de parler des vraies causes profondes de ce conflit et du rôle sous-jacent de l’Occident collectif, il est important de dire quelques mots sur le rôle de la base navale russe en Crimée, à Sébastopol. Son rôle non pas dans le cadre des événements de février 2022, mais de mars 2014.

On a beaucoup parlé de Moscou qui avait l’intention de protéger les populations russes et pro-russes. C’est vrai. C’est une raison humaine. Mais, géopolitiquement, la raison clé de la reprise de la Crimée est la base navale de Sébastopol. La base navale de Sébastopol est un élément stratégique pour la défense de la fédération de Russie. Celui qui contrôle la base navale de Sébastopol contrôle la mer Noire. C’est aussi simple que cela. Pour le Kremlin, il était donc inconcevable que les Russes qui s’y trouvent depuis toujours, et non pas que depuis 1991, soient chassés et qu’à leur place il y ait des navires de l’Otan, et que les États-Unis s’y installent. Car c’était bien cela le projet occidental.

L’Éclaireur – Ce port représente-t-il une quelconque stratégie pour l’Ukraine ?

La base navale de Sébastopol

Oleg Nesterenko – La base navale de Sébastopol n’a aucune valeur stratégique, voire existentielle pour l’Ukraine. L’Ukraine n’a jamais été et ne le sera jamais une puissance navale. Les forces navales ukrainiennes aujourd’hui sont tout simplement inexistantes. Sans parler que la présence des Russes n’était pas gratuite. La Russie payait chaque année la location du port (8 millions de dollars de loyer annuel payés à l’Ukraine depuis 1997, ndlr). C’était donc plutôt bénéfique pour Kiev de louer la base aux Russes. En revanche, pour l’Otan, c’est un point plus que stratégique. La prise du port de Sébastopol aurait vraiment été une grande victoire géopolitique. Pour Moscou, c’était donc un élément existentiel de ne jamais permettre l’accès à des forces étrangères à la base de Sébastopol.

Après l’entrée en 1952 de la Turquie dans l’Otan et, ensuite, l’absorption de la Roumanie et de la Bulgarie en 2004, la géostratégie de l’alliance atlantique était et est toujours d’absorber l’Ukraine et la Géorgie en confinant les forces navales russes dans le port de Novorossiysk – seule base navale restante en eaux profondes – et, ainsi, faisant de la mer Noire une mer interne à l’Otan.

Malgré les mensonges répétés au fil des années, c’est exactement cela qui a été projeté et dont l’unique cible était la Russie. Et ceci même depuis les années 1990 quand les relations Russie-Occident étaient à leur plus haut niveau depuis 1944. À l’époque, le pouvoir de Moscou était encore très ouvert et trop naïf vis-à-vis des intentions de l’Occident collectif américano-centrique.

L’Éclaireur – L’Ukraine ne serait donc qu’un pion et l’Europe une sorte d’échiquier ?

Oleg Nesterenko – Malheureusement, c’est exactement le cas. Et les responsables à Kiev sont parfaitement au courant. Je ne crois pas une seule seconde que Zelensky et son entourage ne soient pas conscients du rôle réel qui est le leur.

Pour revenir aux raisons profondes de la guerre en Ukraine, il n’y a pas une, mais trois raisons clés. C’est, d’une part, la volonté de continuation de la domination mondiale par le système monétaire américain, donc le dollar. La guerre en Ukraine, c’est avant tout la guerre de la monnaie américaine.

La deuxième raison, c’est la réduction maximale des relations économiques entre la Russie et l’Union européenne. Ce n’est pas la Russie, mais l’Union européenne qui est le concurrent majeur des États-Unis sur le marché mondial. Diminuer la compétitivité des Européens en les privant d’un des éléments majeurs de la régulation du coût de revient de leur production industrielle qu’est l’énergie russe bon marché est l’un des principaux objectifs de la politique étrangère américaine.

La troisième raison, c’est la volonté de l’affaiblissement significatif de la Russie et donc de ses capacités d’intervention vis-à-vis du futur conflit majeur qui pourrait avoir lieu entre les États-Unis et la Chine, dont la Russie est « la base arrière » énergétique et de matières premières. Quand la phase active des hostilités sino-américaines verra le jour, sans la Russie derrière, l’économie de la Chine sera condamnée.

L’Éclaireur  Comment expliquer que les Américains n’aient pas essayé (s’ils n’ont pas essayé) de déstabiliser la Russie en interne comme ils l’ont fait en Ukraine ?

Oleg Nesterenko Ce mode opératoire fait partie de leur doctrine. En Ukraine, ils ont réussi, mais il ne faut pas oublier qu’auparavant, ils ont déjà fait exactement la même chose. En Géorgie, en 2003, ils ont parfaitement réussi le coup et ont essayé de reproduire le même scénario en Biélorussie et au Kazakhstan, entre autres. Cela n’a pas marché en grande partie grâce aux soutiens de la Russie aux pays visés.

Bien évidement, ils ont essayé de déstabiliser la Russie de l’intérieur. Et, de leur point de vue, ils ont parfaitement raison de le faire, car la seule et unique possibilité de faire s’effondrer la Russie, c’est de l’intérieur. Non seulement ils ont essayé, mais ils continuent d’essayer. Sauf que leur mode opératoire est parfaitement connu et les structures de sécurité intérieure du pays sont bien adaptées pour lutter contre cette menace.

La Russie n’est pas la Géorgie, et encore moins l’Ukraine, compte tenu de sa puissance et de ses structures politiques très largement soutenues par la population. La Russie est beaucoup plus stable.

Lisez la deuxième partie de cet article

 

yogaesoteric
7 juillet 2023

 

Leave A Reply

Your email address will not be published.

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.

This website uses cookies to improve your experience. We'll assume you're ok with this, but you can opt-out if you wish. Accept Read More