Mircea Eliade : Introduction au tantrisme (2)

 

Lisez la première partie de cet article

Approches de l’Inde. Tradition & Incidences »
Dir. Jacques Masui. Cahiers du Sud, 1949

 

L’efficacité illimitée des MANTRAS est due au fait qu’ils sont, ou du moins qu’ils peuvent devenir, moyennant une récitation correcte, les « objets » qu’ils représentent. C’est ainsi que chaque dieu, et chaque degré de sainteté possèdent un BIJA-MANTRA, un « son mystique » qui est leur « semence », leur « support » ou mieux leur être même. En répétant selon les règles ce BIJA-MANTRA, le pratiquant s’approprie son essence ontologique, s’assimile d’une manière concrète et immédiate le dieu, l’état de sainteté, etc… Le Cosmos entier, avec tous ses plans et ses modes d’être, se manifeste en un certain nombre de MANTRAS ; l’Univers est sonore, au même titre qu’il est chromatique, formel, substantiel, etc… Un MANTRA est un « symbole » dans le sens archaïque et primitif du terme : autrement dit, il est en même temps la « réalité » symbolisée et le « signe » symbolisant. Entre le MANTRA-YANA tantrique et l’iconographie, il y a une parfaite correspondance ; car, à chaque état mystique et à chaque degré de sainteté correspondent une image, une couleur et une lettre spéciales. C’est en méditant sur la couleur ou le son « mystique » qui le représente que l’on pénètre dans une certaine modalité surhumaine, que l’on absorbe ou que l’on s’incorpore un état yogique, un dieu, etc…

Le Cosmos, tel qu’il se révèle dans la conception tantrique, est un vaste tissu des forces magiques ; et les mêmes forces peuvent être réveillées ou organisées dans le corps humain, par les techniques de la physiologie mystique. C’est ainsi que le KAULAJNANANIRNAYA nous apprend comment il faut situer les différents MANTRAS dans les CAKRAS, dans les « centres » que la physiologie mystique indienne situe à l’intérieur du corps humain. Parfois, les MANTRAS sont fixés dans certaines parties du corps. Pour ne citer qu’un seul exemple, il y a, dans le petit traité HASTAPUJAVIDHI, qu’a édité et traduit L. Finot, une méditation grâce à laquelle les doigts de la main gauche sont identifiés aux cinq éléments et aux cinq divinités, en même temps que cinq syllabes mystiques « de couleur respectivement blanche, jaune, rouge, noire et verte », dit le texte, sont « imposées » sur les ongles. Ces syllabes représentent VAIROCANA, AMITABHA, AKSHOBHYA, RATNASAMBHAVA, AMOGHASIDDHI, lesquels sont les cinq DHYANA-BOUDDHAS.

Une conception similaire explique l’importance accordée par le tantrisme à l’iconographie. Les images deviennent des « supports » pour la méditation. Une image doit être « éveillée », ce qui veut dire dynamisée et finalement assimilée. Entre l’iconographie, la liturgie (orale ou mentale), et la méditation yogique il existe une relation organique. L’image comme le son mystique (MANTRA) n’est qu’un véhicule pour la concentration yogique. Dans le tantrisme, la concentration signifie l’opération par laquelle on construit une image mentale de la divinité et le processus de dynamisation de cette image, son « animation », sa transformation de symbole en expérience. Les images divines ne sont pas seules à être intériorisées, le sont également le culte lui-même, les endroits du culte, etc. Le KAULAJNANANIRNAYA, notamment, donne des prescriptions concernant l’accomplissement du culte dédié au symbole iconographique de ÇIVA, le LINGAM : la première fleur que l’on offre à celui-ci est YAHIMSA, proprement la non-violence ; ensuite on lui offre la maîtrise de soi-même, la douceur, l’idéalisme, etc., bref, une série de vertus indispensables à la concentration et à la pratique Yoga. Dans le même texte, on prescrit d’intérioriser les lieux de pèlerinage célèbres ; les intérioriser, ce qui signifie les localiser dans le corps, les mettre en connexion avec les différentes « veines » ou « nerfs » (NADI) de la physiologie mystique.

Cette intériorisation ne veut pas dire abstraction. Le corps humain ne perd jamais sa corporéité, mais par la discipline tantrique, le corps physique se dilate, se cosmise, se transsubstantialise. La condition physique et psychologique de l’homme profane est dépassée, sinon abolie ; les activités sensorielles sont étendues dans une proportion, hallucinante, à la suite d’innombrables identifications d’organes et de fonctions physiologiques, aux régions cosmiques, aux astres, aux dieux, etc… Mais, répétons-le, le corps joue un rôle prépondérant dans le tantrisme, et c’est surtout à cause de cette primauté accordée à la physiologie, à l’expérience charnelle, que le tantrisme doit être considéré comme la doctrine et la technique par excellence de l’homme déchu du KALI-YUGA. A notre époque, affirment les textes, l’ascétisme absolu et la contemplation exclusivement métaphysique ne sont plus capables de résoudre le problème posé par la condition humaine, lequel consiste à abolir la souffrance et l’illusion, à reconquérir la liberté et la béatitude. Enlisé dans la matière, l’homme moderne, l’homme du KALI-YUGA, doit commencer son ascension à partir de cette matière, même, sans toutefois s’éloigner de sa source vivante, qui reste l’énergie sexuelle. L’ancien ascétisme indien avait réduit le corps à une énorme entrave. Le tantrisme non seulement retrouve le corps, mais il en amplifie les possibilités mystiques et le tient pour une condition sine qua non de la délivrance. « Sans le corps, dit le HEVAJRA TANTRA, il n’y a pas de béatitude suprême ». « Sans le corps, il n’y a ni perfection, ni béatitude », affirme de son côté le SRI-KALA-CAKRA-TANTRA. Et dans le DOHAKOSHA SARAHA s’écrie : « Ici, dans le corps, se trouvent le Gange et la JUMNA, PRAYAGA et Bénarès, le Soleil et la Lune. Ici sont les lieux sacrés, les PITHAS et les UPAPITHAS. Je n’ai pas vu une seule place de pèlerinage ni un seul endroit de béatitude comparable à mon corps. ». Un autre texte parle du yogi Kanha qui « jouit dans la cité de son corps d’un état de non-dualité ».

L’importance du corps dans le tantrisme est accrue du fait que non seulement les astres, les lieux de pèlerinages, les temples, les dieux et les états de sainteté sont localisés dans les divers organes mystiques – mais aussi les principes métaphysiques. Ainsi, les trois KAYA du BOUDDHISME MAHAYANIQUE sont localisés dans les trois plexus (CAKRD). Selon le bouddhisme tantrique, PRAJNA, la Sagesse suprême, manifestation de la Déesse, se trouve endormie dans la région du MULADHARA CAKRA, tandis que UPAYA, c’est-à-dire la technique, le procédé assimilé à BOUDDHA VAJRA-SATTVA, réside dans la région du cerveau. Le but de la discipline tantrique est d’éveiller la Déesse PRAJNA et de la faire remonter à travers le corps jusqu’à atteindre le BOUDDHA VAJRA-sattva et à s’unir avec lui. Dans les diverses formes du tantrisme hindou, ÇIVA, principe de la Conscience pure, réside dans le SAHASRARA, le lotus à mille pétales de la région cérébrale ; ÇAKTI, la déesse, principe de la force créatrice universelle, réside dans le MULADHARA-CAKRA, sous l’aspect d’un petit serpent (KUNDALINI). Exactement comme dans le tantrisme bouddhiste, le but de la technique tantrique hindoue est de réveiller la déesse et de l’unir avec le dieu ÇIVA.

D’ailleurs, nous rencontrons également un grand nombre d’autres localisations et homologations des principes métaphysiques et cosmologiques à l’intérieur du corps humain. C’est ainsi que le côté droit du corps est masculin, et le côté gauche féminin, par imitation du ÇIVA, sous sa forme androgyne, bi-sexuelle, ARDHANARIÇVARA. Pour le tantrisme VISHNOUITE, RADHA, la bergère légendaire de VRIN-DAVAN, amoureuse du dieu KRISHNA, correspond au côté gauche de l’homme et KRISHNA au côté droit. L’homme parfait, en suivant de près KRISHNA, son modèle divin, est androgyne. Mais dans le KALI-YUGA, l’androgynie humaine, qui équivaut à la perfection et à la béatitude, ne peut plus être obtenue uniquement par des techniques méditatives et contemplatives. Il faut, pour y parvenir, une expérience concrète, de structure sexuelle, seule capable d’éveiller ces deux principes polaires endormis dans le corps humain et, par conséquent, de réaliser l’union de KRISHNA et de RADHA, de ÇIVA et de ÇAKTI, d’UPAYA et de PRAJNA.

Étant donné l’importance métaphysique du principe féminin – représentant, dans le tantrisme hindou, l’aspect actif et créateur de la réalité cosmique – il est facile de comprendre le rôle essentiel joué par la femme dans le mouvement tantrique tout entier. En un certain sens, on peut dire que le tantrisme est le retour à la religion de la Mère, à la religion archaïque qui a dominé l’Inde pré-aryenne de la préhistoire, comme elle a dominé l’aire afro-eurasiatique en sa totalité. Mais cette fois-ci il s’agit de quelque chose de plus qu’une simple dévotion à la Mère, à la Grande Déesse de la fertilité cosmique : il s’agit de résoudre le problème de la douleur de l’existence et de reconquérir la liberté et la béatitude spirituelles. Le but de l’union cérémonielle est, comme nous allons l’expliquer, l’intégration des principes polaires de l’homme, sa transformation en un androgyne. Mais il y a aussi autre chose : la signification révolutionnaire de ces pratiques tantriques, spécialement les pratiques du bouddhisme tardif. L’importance accordée à la femme, l’union sexuelle promue au rang d’un instrument de salut, l’apologie de l’orgie rituelle – tout cela équivaut à un manifeste révolutionnaire rédigé contre la métaphysique, la morale et la religion anciennes. Les lois sociales et les principes éthiques doivent être abolis puisqu’ils sont illusoires. Dans un monde dépourvu de réalité ontologique, où tout est illusoire, tout est permis – à condition que celui qui jouit de ces libertés ne se comporte pas comme un esclave, comme une « bête » (PAÇU), mais réalise continuellement le manque de réalité foncière de toute chose profane. Inutiles les rites à l’ancienne mode, védique ; inutile le renoncement ascétique, inutiles les prières. L’important est d’atteindre à la vacuité de toute forme cosmique et à la réalité ultime, cachée aux yeux des non-initiés, des non-illuminés. Par conséquent, en apparence du moins, tout est permis. Et un texte de l’importance du GUHYA-SAMAJA TANTRA affirme péremptoirement que : « personne ne réussit à obtenir la perfection par des opérations difficiles et ennuyeuses ; mais la perfection peut facilement être acquise par la satisfaction de tous les désirs ». Autrement dit, tous les contraires sont illusoires, l’extrême mal coïncide avec l’extrême bien, la condition de Bouddha peut – dans les limites de cette mer des apparences – coïncider avec la suprême immoralité ; tout cela pour le bon motif que seul le « vide » universel est, tout le reste étant dépourvu de réalité ontologique.

Il est facile de comprendre la réaction des milieux orthodoxes devant ces rituels en apparence dénués de toute valeur religieuse. Signalons à ce propos qu’un texte tantrique, le MAHA-CINA-KRAMACARA, raconte comment le sage VASISHTA, fils de Brahma, s’en va interroger VIÇNOU, sous l’aspect du BOUDDHA, concernant les rites de la déesse TARA. Il pénètre dans le « grand pays de CINA » et il aperçoit le BOUDDHA entouré d’un millier d’amantes en extase érotique. La surprise du sage touche au scandale : « Voilà des pratiques contraires au VEDA ! » s’écrie-t-il. Une voix dans l’espace corrige son erreur : « Si tu veux, dit la voix, gagner la faveur de TARA, alors c’est avec ces pratiques à la chinoise qu’il faut m’adorer ! » Il s’approche du BOUDDHA et recueille de sa bouche cette leçon inattendue : « Les femmes sont les dieux, les femmes sont la vie, les femmes sont la parure. Soyez toujours en pensée parmi les femmes ! »

Toutefois, il ne faut pas perdre de vue qu’il ne s’agit nullement ici d’une union ordinaire. Le MAITHUNA, l’union cérémonielle, est un rituel où les acteurs sont transsubstantialisés ; l’acte humain, organique, est devenu un drame de participation à la conscience cosmique, divine. Les textes tantriques répètent souvent cet adage : « Par les mêmes actes qui font brûler certains hommes dans l’Enfer pendant des millions d’années, le yogi obtient son éternel salut. Le plaisir que donnent l’alcool, la viande, les femmes, c’est délivrance pour ceux qui savent, péché mortel pour les non-initiés… le yogi goûte les plaisirs des sens pour aider les hommes, et non point par désir… Il traverse toutes les jouissances et aucun mal ne le salit… Il est toujours pur, comme sont les baigneurs de la rivière. »

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Pour nous résumer, le tantrisme trahit dans sa structure même le paradoxe de la réalité ultime et celui de la condition humaine. Il s’efforce de s’ancrer dans le concret le plus physiologique, mais seulement pour pouvoir, par la suite, transsubstantialiser ce concret et redécouvrir en lui les principes mêmes de la Vie Cosmique. Il fait appel à la présence féminine, concrète ou idéale, mais uniquement dans le dessein de redécouvrir l’identité foncière entre le principe féminin et masculin. « Toi, ô DEVI, dit ÇIVA à la Déesse dans le MAHANIRVANA TANTRA, Toi, tu es mon véritable moi-même ! Il n’y a pas de différence entre Toi et Moi. » La doctrine ultime, et la plus secrète, du tantrisme est justement cette identité des contraires, cette identité entre ÇIVA et ÇAKTI, entre KRISHNA et RADHA, entre BOUDDHA et la Déesse – en un mot l’identité de l’aspect négatif, non manifesté, de la réalité et de son aspect manifesté. La libération, la béatitude est l’accomplissement de cette unité de principes polaires dans son propre être. Mais, contrairement aux autres « philosophies » indiennes, le tantrisme croit que l’homme déchu du KALI-YUGA n’a plus la possibilité d’obtenir cette identification des contraires par la seule voie gnostique, métaphysique, par la voie de la contemplation et de la sagesse. L’homme du KALI-YUGA ne peut être sauvé qu’à partir de sa propre condition existentielle – qui est, en premier lieu, une condition charnelle, vu l’incapacité d’approcher directement par l’esprit la réalité ultime.

C’est pour cette raison que l’identification des contraires est réalisée dans le tantrisme sous la forme de l’androgynie. L’éveil de la KUNDALINI, qui constitue la pratique la plus secrète et la plus dangereuse du tantrisme, ne signifie pas autre chose que l’union de la déesse ÇAKTI avec le dieu ÇIVA, à l’intérieur du corps humain. Cet éveil et cette union s’obtiennent à travers une pratique yogique extrêmement difficile à exposer. Le premier résultat de l’éveil de la KUNDALINI dans l’intérieur de l’homme est sa permanente béatitude, sa délivrance de la douleur de l’existence.

Mais ceci n’est qu’une première étape. L’éveil de la KUNDALINI rend possible une pratique encore plus complexe, moyennant laquelle l’homme abolit la durée temporelle et réalise l’immortalité ici-bas. Il existe très peu de textes sur ces pratiques et ils sont, plus encore que les autres, extrêmement obscurs. Tout ce qu’on peut y déceler c’est que ces pratiques, en relation avec l’éveil de la KUNDALINI, tendent à unifier, à l’intérieur du corps humain, tous les courants polaires, qu’il s’agisse des rythmes cardiaques respiratoires ou sanguins, ou même des phénomènes physiologiques d’assimilation et de désintégration, A un certain moment de la pratique, le corps devient complètement « unifié, comme un vase clos, symbole d’un Cosmos parfait et serein. Celui qui est parvenu à cette extase a dépassé d’une manière radicale la douleur de l’existence humaine. Il est un JIVAN-MUKTA, un “ délivré dans la vie ” ».

 

yogaesoteric
18 février 2018
 

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