Pandémie et politique de survie – Les perspectives d’un nouveau type de dictature post-libérale (3)

 

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La dictature post-libérale

Cette épidémie engendre l’émergence d’un nouvel État qui commence à fonctionner avec de nouvelles règles. Il est très probable que, dans le cadre de l’état d’urgence, il y aura un transfert de pouvoir des dirigeants officiels vers des fonctionnaires techniques et technologiques, par exemple les militaires, les épidémiologistes et les institutions spécialement créées pour ces circonstances extrêmes. La menace physique que le virus fait peser sur les dirigeants les oblige à se placer dans des conditions particulières qui ne sont pas toujours compatibles avec une maîtrise totale des situations. Alors que les normes légales sont suspendues, de nouveaux algorithmes de comportement et de nouvelles pratiques commencent à être déployés. Ainsi naît l’État dictatorial qui, contrairement à l’État libéral-démocratique, a des objectifs, des fondements, des principes et des axiomes complètement différents.

Dans ce cas, le « gouvernement mondial » est dissous, car n’importe quelle stratégie supranationale perd tout son sens. Le pouvoir se déplace rapidement vers un niveau de plus en plus bas – pas vers la société ni vers les citoyens, mais vers le niveau militaro-technologique et médico-sanitaire. Une rationalité radicalement nouvelle s’impose – non pas la rationalité de la démocratie, de la liberté, du marché et de l’individualisme, mais celle de la survie pure, dont la responsabilité est assumée par un sujet combinant le pouvoir direct et la possession d’une logistique technique, technologique et médicale. De plus, dans la société en réseau, celle-ci est fondée sur un système de surveillance totale excluant toute forme de vie privée.

Ainsi, si à une extrémité nous avons le virus comme sujet de transformation, alors à l’autre extrémité nous avons une surveillance médico-militaire et une dictature punitive fondamentalement différente dans tous ses paramètres de ce que nous connaissions jusqu’à hier. Il n’est pas du tout garanti qu’un tel État, dans sa lutte contre les « dieux de la peste » laïques, coïncide précisément avec les frontières des entités nationales existantes. Comme il n’y aura pas d’idéologie ou de politique au-delà de la simple logique de survie, la centralisation elle-même perdra son sens et sa légitimité.

De la société civile à la « vie nue »

Rappelons ici une fois de plus le concept de « vie nue » de Giorgio Agamben [concept du philosophe italien présenté dans son livre Homo Sacer : le pouvoir souverain et la vie nue – NdT], qui, dans le même ordre d’idées et sur la base des idées de Schmitt sur l’« état d’urgence », a analysé la situation dans les camps de concentration nazis, où la déshumanisation des personnes a atteint l’extrême et où la « vie nue » s’est révélée.

La « vie nue » n’est pas une vie humaine, mais une autre vie qui dépasse les limites de la conscience de soi, de la personnalité, de l’individualité, des droits, etc. C’est pourquoi Agamben s’est montré plus radical que d’autres et s’est opposé aux mesures prises contre le coronavirus, préférant même la mort à l’instauration de l’état d’urgence. Il a clairement vu que même un petit pas dans cette direction changera toute la structure de l’ordre mondial. Il est facile d’entrer dans une dictature, mais il est parfois impossible d’en sortir.

La « vie nue » est la victime du virus. Il ne s’agit pas de personnes, de familles, de citoyens ou de propriétaires privés. Ici, il n’y a ni un, ni plusieurs. Il n’y a que l’infection, qui peut transformer n’importe qui – y compris soi-même – en un autre, et donc en ennemi de la « vie nue ». Et c’est en luttant contre cette autre « vie nue » que la dictature acquiert un nouveau statut. Alors, la société elle-même, à la merci de la dictature, sera transformée en « vie nue », organisée par la dictature selon sa propre rationalité particulière. Par crainte du coronavirus, les gens sont prêts à suivre n’importe quelle mesure prise par ceux-là mêmes qui assument la responsabilité de l’état d’urgence.

Ainsi, le clivage fondamental entre les bien-portants et les malades, considéré par Michel Foucault dans son livre Discipline et punition :La naissance de la prison, devient encore plus infranchissable que toutes les oppositions des idéologies classiques de la Modernité, par exemple entre la bourgeoisie et le prolétariat, les Aryens et les Juifs, les libéraux et les « ennemis de la société ouverte », etc. La différence entre les personnes déjà malades et celles qui ne le sont pas encore – ce qui a d’abord justifié la nouvelle dictature – sera effacée, et la dictature des virologistes, qui a construit une nouvelle légitimité sur la base de cette distinction, créera un modèle complètement nouveau.

La nouvelle dictature n’est ni le fascisme ni le communisme

Cette situation semblera à beaucoup rappeler le fascisme ou le communisme, mais ces parallèles sont imaginaires. Le fascisme et le communisme représentaient tous deux des types de « société civile », quoique totalitaires, avec des idéologies prononcées qui garantissaient les droits civils – non pas à tous, mais à une significative majorité et, de facto, à une grande majorité de leurs citoyens. Le libéralisme, en réduisant toutes les identités au niveau de l’individu, a ouvert la voie et créé les conditions préalables à un type particulier de dictature post-libérale qui, contrairement au communisme et au fascisme, ne devrait avoir aucune idéologie, dans la mesure où elle n’aura aucune raison de persuader, de mobiliser ou de « séduire » l’élément de la « vie nue ». La « vie nue » est déjà consciemment prête à se livrer à la dictature, indépendamment de ce qu’elle promet ou insiste.

Les structures d’une telle dictature seront construites sur la base du fait qu’elle s’oppose au virus, et non sur la base d’idées et de préférences. La dictature médico-militaire sera caractérisée par une logique post-libérale, pour laquelle la seule opération sera le recours logique à la « vie nue », dont les porteurs n’ont aucun droit ni aucune identité. Cet ordre se construira sur la frontière « infecté contre sain », et ce double code sera aussi puissant qu’il est évident, sans besoin de justification ou d’argumentation.

L’intelligence artificielle et ses ennemis

La considération suivante nous vient à l’esprit: chez les porteurs d’une telle dictature anti-virus post-libérale, nous ne voyons pratiquement pas de traits proprement humains. Toute humanité ne ferait qu’entraver l’opération la plus efficace portant sur la « vie nue », et représenterait donc une agitation, un tremblement, le chaos pour-la-survie-à-tout-prix. Par conséquent, l’intelligence artificielle, calcul mécanique abstrait, serait la mieux à même de s’acquitter de cette tâche.

Dans la dictature médico-militaire, nous distinguons une dimension cybernétique distincte, quelque chose de machinal et de mécanique. Si la « vie nue » est le chaos, alors un ordre mathématique rigide doit exister à l’autre pôle. Et désormais, sa seule légitimation ne sera plus le consentement de la société, qui perd tout sauf son instinct de survie, mais le critère même de sa capacité à prendre des décisions logiques équilibrées sans être affectée par des émotions et des passions superflues. Par conséquent, même si une dictature médico-militaire est instaurée par des individus, tôt ou tard, ses principaux porteurs seront des machines.

Il n’y aura pas de retour

Plusieurs conclusions peuvent être tirées de cette analyse très préliminaire du futur proche – un futur qui a déjà commencé :

1. Il est impossible de revenir à l’ordre mondial qui existait encore récemment, celui-là même qui semblait si familier et naturel au point que personne ne pensait à son aspect éphémère. Soit le libéralisme n’a pas atteint sa fin naturelle avec la mise en place d’un « gouvernement mondial », soit l’effondrement nihiliste était son objectif initial, simplement couvert par un décor « humaniste » de moins en moins convaincant et de plus en plus pervers. Les partisans de l’« accélérationnisme » philosophique parlent de « Lumières noires », soulignant cet aspect sombre et nihiliste du libéralisme comme représentant simplement le mouvement accéléré de l’homme vers l’abîme du post-humanisme. Mais en tout cas, au lieu d’un « gouvernement mondial » et d’une démocratie totale, nous entrons dans une ère de nouvelle fragmentation, de « sociétés fermées » et de dictature radicale, dépassant peut-être les camps de concentration nazis et le goulag soviétique.

2. La fin de la mondialisation ne signifiera cependant pas une simple transition vers le système westphalien [expression utilisée a posteriori pour désigner le système international spécifique mis en place, de façon durable, par les traités de Westphalie – NdT], vers le réalisme et un système d’États commerciaux fermés (Fichte).

Cela nécessiterait l’idéologie bien définie qui existait au début de la Modernité, mais qui a été complètement éradiquée à la fin de la Modernité, et surtout dans la Postmodernité. La diabolisation de tout ce qui ressemble de loin au « nationalisme » ou au « fascisme » a conduit au rejet total des identités nationales, et maintenant la gravité de la menace biologique et sa nature physiologique grossière rendent les mythes nationaux superflus. La dictature médico-militaire n’a pas besoin de méthodes supplémentaires pour motiver les masses, et de plus, le nationalisme ne fait que renforcer la dignité, la conscience de soi et le sentiment civil de la société qui contredisent les règles de la « vie nue ». Pour la société à venir, il n’y a que deux critères: être en bonne santé et être malade. Toutes les autres formes d’identité, y compris les formes nationales, n’ont aucun sens. Il en va à peu près de même pour le communisme, qui est aussi une idéologie motivante mobilisant la conscience des citoyens pour construire une société meilleure. Toutes ces idéologies sont archaïques, dénuées de sens, redondantes et contre-productives dans la lutte contre le coronavirus. Par conséquent, il serait erroné de voir un « nouveau fascisme » ou un « nouveau communisme » dans le paradigme post-libéral imminent. Ce sera autre chose.

3. Il n’est pas exclu que cette nouvelle étape affecte si fortement la vie de l’humanité ou ce qu’il en restera que, ayant traversé toutes ces épreuves et tribulations, l’humanité soit prête à accepter toute forme de pouvoir, toute idéologie et tout ordre qui affaiblira la terreur de la dictature de l’intelligence artificielle-militaro-médicale. Et puis, dans un cycle, on ne peut pas exclure un retour au projet de « gouvernement mondial », mais ce sera alors sur une base complètement différente, car la société aura changée de façon irréversible pendant la période de « quarantaine ». Ce ne sera plus le choix de la « société civile », mais le cri de la « vie nue », qui reconnaîtra toute autorité pouvant offrir une délivrance de l’horreur vécue [du coronavirus – NdT]. Ce moment sera le bon pour l’apparition de ce que les chrétiens appellent « l’Antéchrist ».

L’exagération et la liquidation des dirigeants

Une telle prévision analytique est-elle exagération trop dramatisée? On pense qu’elle est assez réaliste, même si, bien sûr, « personne n’en connaît le moment », et que dans n’importe quelle situation, tout peut faire l’objet d’un report momentané. L’épidémie pourrait prendre fin brutalement et un vaccin sera trouvé. Mais tout ce qui s’est déjà produit dans les premiers mois de 2020 – l’effondrement de l’économie mondiale, toutes les mesures radicales en matière de politique et de relations internationales imposées par la pandémie, la perturbation des structures de la société civile, les changements psychologiques et l’introduction de technologies de surveillance et de contrôle – est irréversible.

Même si tout s’arrête dès maintenant, il faudra tellement de temps pour que la mondialisation libérale retrouve sa finalité toujours différée, que de nombreux aspects critiques de la société auront déjà subi de profondes transformations. Dans le même temps, l’hypothèse même d’une fin rapide de la pandémie n’appartient pas à la classe des analyses, mais au domaine des contes de fées naïfs aux fins heureuses.

Regardons la vérité en face: le monde libéral mondial s’est effondré sous nos yeux, tout comme l’URSS et le système socialiste mondial sont tombés en 1991. Notre conscience refuse de croire à des changements aussi colossaux, et surtout à leur irréversibilité. Mais nous devons le faire. Il est préférable de les conceptualiser et de les comprendre à l’avance – maintenant, tant que les choses ne sont pas encore devenues aussi critiques que présenté ici.

Enfin, il peut sembler que cette pandémie soit une chance pour les dirigeants politiques qui, hypothétiquement, n’hésiteraient pas à profiter d’une situation aussi extrême pour renforcer leur pouvoir. Mais cela ne pourrait fonctionner que pendant une courte période, car la logique de la « vie nue » et de la dictature médico-militaire appartient à un registre complètement différent de celui que peut imaginer le dirigeant le plus autoritaire du système mondial moderne. Presque aucun des dirigeants actuels ne sera capable de maintenir son pouvoir aussi longtemps et de manière aussi fiable dans des conditions aussi extrêmes. Tous, dans une mesure ou dans une autre, tirent leur légitimité des structures de cette démocratie libérale qui est en train d’être abolie sous nos yeux. Cette situation exigera des visages, des compétences et des caractères complètement différents. Oui, ils vont probablement amorcer cette consolidation du pouvoir, et ils ont même commencé à le faire, mais il est peu probable qu’ils tiennent longtemps.

 

yogaesoteric
24 septembre 2020

 

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