Samuel Laurent et son Décodex : une hystérisation idéologique du journalisme ?

Ce n’est pas en 140 caractères qu’il est possible de faire acte d’analyse et d’échanges constructifs sur un sujet tel que celui de la qualité et du contrôle de l’information. Il est par contre possible de se faire accuser de choses très désagréables en 140 caractères. Comme : faire le jeu de l’extrême droite, ou faire la « publicité d’un site » dans une brève satirique comparative, ou bien encore, de « réfléchir de la même manière que les adeptes de la théorie des reptiliens ».

Samuel Laurent, lui, fait ce genre de chose à l’encontre de la rédaction de Reflets, sans aucune retenue. En nous taxant au passage « de geeks libertaires de l’info ». Bon, il doit être complexé niveau technologie du doigt, on imagine… Tout ça parce que des brèves à moitié bidons pour montrer le ridicule de son bébé indexation Décodex l’agacent. Oui, Reflets s’amuse avec le ranking en couleur et les commentaires raccourcis sentencieux du Décodex à propos des sites à qui il inflige sa couleur orange, et d’autres, qui ne font pas d’information – comme les magazines TV – mais qui sont référencés comme « fiables ». Surréaliste.

Mais le fond de cette affaire, va plus loin en réalité qu’une simple pantalonnade de jeunes « fact checkers » en mal de projets « innovants » à proposer à leur direction (ça c’est pour les geeks libertaires du net…). Voyons pourquoi.

Qu’est-ce qu’un site d’information ?

La toute première question que l’on se pose en testant le Décodex est de l’ordre de la première année de journalisme : qu’est-ce qu’un site d’information ? Qu’est-ce que l’information ? Donner les programmes des chaînes de télévision et faire des publi-reportages est-il équivalent à traiter l’actualité chaude ou faire de l’investigation ? Analyser des événements politiques est-il comparable à faire des interviews de complaisance pour des intellectuels qui viennent vendre leur dernier ouvrage ? Un blog sans journalistes est-il assimilable à un site avec journalistes ?

Le questionnement de l’information diffusée sur le net est important, mais le problème de fond qui survient très vite est le suivant, si on cherche à juger de la qualité des sites de publication : comment puisse-on dire que tel site ne donne pas des « bonnes informations » et que cet autre en donne assurément ?

Un site qui n’aurait jamais donné aucune « mauvaise » information durant des années, peut-il être pointé comme « peu fiable » parce qu’il sortirait une fois une « mauvaise information » ? Le cas récent des 4 grand journaux quotidiens qui se sont jetés sur l’information du CRS ayant sauvé une petite fille des flammes est révélateur : ces sites, comme de nombreux autres, réputés « sérieux » et constitués de rédactions de journalistes, ont relayé une fausse information. Pour autant, est-il possible de les marquer au fer rouge pour cette erreur ? Dans le cas d’espèce, Décodex ne le fait pas. Ses raisons sont-elles idéologiques, voire économiques et politiques ? Taper sur un concurrent qui pèse dans l’économie de la presse ne serait peut-être pas très bienvenu. Et puis les différents patrons de ces médias se connaissent. De plus, ces médias relayent l’information standard qu’on attend d’eux, et se recopient la plupart du temps en se basant sur l’AFP.

Comparer des bananes avec des dictionnaires

Vouloir noter des sites internet aussi divers que TéléZ, Madame Figaro, Libération, Les Crises, Egalité & Réconciliation, Reopen911, ou l’Humanité est à peu près aussi pertinent que vouloir faire une étude comparative des qualité et vertus entre des bananes et des dictionnaires de la langue française. L’explication est assez simple : d’un côté certains sites ne font même pas d’information en tant que telle (TéléZ), d’autres sont des sites politiques militants qui ne respectent aucune règle du journalisme (Egalité & Réconciliation, par exemple), d’autres sont des publications politiquement engagées mais sont des médias d’information (L’humanité, Libération), et d’autres sont des sites qui pratiquent l’information mais sans être déclarés ni comme média ni comme site militant politique (Les crises).

Reopen911, quant à elle, est une association qui publie ses enquêtes sur son site, à propos du 11 septembre. Ses adhérents militent pour l’ouverture d’une nouvelle enquête indépendante sur l’écroulement des tours du World Trade Center, puisqu’ils n’acceptent pas la version officielle. Le Monde Diplomatique a publié un reportage à leur propos, lors d’une assemblée générale de l’association en 2015. Quel intérêt pour Décodex à stipuler « site conspirationniste » à leur propos, alors qu’ils exercent leur droit, en association, à contester des conclusions gouvernementales ? Le Monde Diplomatique fait-il la promotion d’un site conspirationniste en publiant ce reportage ?

D’un point de vue journalistique, il n’y a de toute manière aucun rapport entre ces différents procédés de publications, ces différentes approches, bien que des ressemblances puissent exister. Vouloir les comparer est absurde : les sites militants par exemple peuvent bien raconter « n’importe quoi », puisque leur objectif est logiquement de convaincre du bien-fondé de leur vision du monde, en utilisant tous les moyens possibles, même le mensonge ou les approximations. Les publications qui ne font pas d’information comme les magazines TV peuvent bien passer des pubs sur une « pierre aux propriétés merveilleuses de guérison assurée », ou faire réagir un acteur à un événement politique majeur, quelle importance ? Ces sites ne font pas d’information. De la même manière, les sites des candidats à la présidentielle militent. Dénoncent. Attaquent. Défendent. Racontent n’importe quoi. Comme le fait que leurs affaires judiciaires sont un complot… Ces gens ne cherchent pas à décrire une réalité, à analyser le monde qui nous entoure, à faire réfléchir, décrire des phénomènes, ils cherchent à convaincre. C’est une autre démarche.

Mais parfois certains sites militants et politiques analysent aussi. Ils peuvent même effectuer un véritable travail d’investigation, et publient parfois du factuel. Aïe. Tout se complique.

La pluralité, l’idéologie et l’hystérie

La liberté de la presse est fondamentale dans une démocratie comme celle de la France. Tout comme la liberté d’opinion. D’expression. D’ailleurs, si ces trois libertés n’étaient pas là, le Front national serait interdit depuis belle lurette. La grande difficulté, pour une démocratie, est donc qu’en préservant ces trois libertés, elle permet à des groupes, des individus, des mouvements, des partis, de s’en prendre à elle, de la déstabiliser, ou simplement… de la critiquer. Vouloir assimiler des sites conspirationnistes qui développent des théories délirantes sur des reptiliens (des ET qui remplacent des chefs d’Etat), ou l’empoisonnement de la population par des produits chimiques largués par les avions de ligne – avec des sites qui contredisent les versions politiques officielles – est un procédé très pervers et très anti-démocratique. Vouloir assimiler des gens qui analysent des situations politiques et des événements concrets, avec des fous délirants qui croient que la « terre est plate », relève de la police de la pensée, d’une méthode digne des pires régimes autoritaires.

L’exemple du site Les-crises.fr est éclairant. Reflets n’a aucune accointance ou même un semblant d’intérêt pour ce site, et personne dans la rédaction ne le lit. Que le responsable du site Les Crises soit une personne liée à des idéologies politiques particulières est très probable, mais aucun journaliste n’est dégagé d’une idéologie. Pour le peu qu’on peut voir du site Les Crises, c’est une publication qui développe ses analyses avec des intellectuels connus – intellectuel qui publient des ouvrages, sont écoutés dans des médias officiels. Jacques Sapir et Emmanuel Todd en sont, et défendent le site Les Crises. Bien entendu, dans l’hystérisation idéologique en cours, le nom de Jacques Sapir fait hurler au loup et amène à des amalgames et des raccourcis. Quant à Todd, il explique son soutien au site Les Crises, et parle de son « ami Olivier Berruyer » avec lequel il fait des interviews. Ces deux intellectuels (Sapir et Todd) ne sont pas connus pour être conspirationnistes [à moins qu’un nouveau label n’ai été décerné par l’élite des labels en conspirationnisme ?]. Ils ont choisi de s’exprimer sur ce site. Qu’avons-nous à en dire ? Rien.

Soutien d’Emmanuel Todd à Olivier Berruyer et… par les-crises

Il est tout à fait possible de ne pas être d’accord avec la « tendance » des Crises, ni des idées de coalition avec le FN portées par Sapir, voire de dire que Sapir, Berruyer et Todd défendent des « idées » (mais lesquelles au juste ?) qui ne nous plaisent pas, tout comme on peut penser la même chose de Valeurs actuelles, ou de l’Humanité. Fonction de la tendance idéologique qui en soutient. Mais la liberté d’opinion est là : Les Crises publient leurs analyses, avec des gens qui ont des opinions, et qui sont des chercheurs, universitaires sérieux, comme Todd ou Sapir.

Que se passe-t-il alors, avec Décodex, quand Samuel Laurent déclare la publication Les Crises « conspirationniste » à cause « d’analyses sur l’Ukraine » qu’il estime, lui, délirantes ? Il fait acte d’un jugement idéologique, et débute une hystérisation du journalisme, en tentant d’abattre la pluralité des opinions et la liberté d’expression. Parce qu’un journal comme Le Monde, qui décide d’éclairer les internautes sur la bonne et la mauvaise information, pointant certains sites comme conspirationnistes de « type reptiliens », et qui assimile donc une publication – avec des chercheurs qui écrivent en son sein – à ce critère « conspirationniste » (proche des croyants des reptiliens, donc, si l’on regarde les tweets de Laurent), ce n’est pas rien. Qu’on soit « pour » ou « contre » Les Crises (quel est le sens de ce pour ou contre au passage ?). Qu’on adhère ou pas aux thèses de Sapir et Todd, à leurs ralliements, par exemple, ou non. De nombreuses analyses d’Emmanuel Todd sont intéressantes.

Que la théorie des Crises sur l’Ukraine soit baroque ou non, orientée ou pas, son droit à l’expression doit être respectée. Les Crises n’est pas Egalité & Réconciliation. Mais si Décodex pense que Les Crises « ne font pas de la bonne information », travaillent par exemple pour des mouvements idéologiques et politiques précis, sont antisémites, bossent pour Poutine, ou qu’ils désinforment le public, qu’ils le disent. Avec par exemple ce texte : « Nous, au Monde, nous pensons que Les Crises n’est pas fréquentable, qu’ils désinforment le public, sont des propagandistes pro-Russie et pro Poutine, et que ceux qui le tiennent sont d’extrême droite, et que l’extrême droite, c’est le mal absolu, que c’est toujours faux, et que c’est conspirationniste ».

Une pointe d’anticipation et une idée

Si aujourd’hui l’idéologie dominante et « correcte » que défend Décodex – et son journal – est marquée centre-droit-et social-libéralisme (pour faire simple), on ne sait pas quelle sera la future idéologie dans les années à venir. Il n’y a qu’à voir ce qu’il se passe au Etats-Unis. Imaginons que l’extrême droite remporte la présidentielle française, qu’elle se maintienne 10 ans au pouvoir, et que son idéologie devienne l’idéologie dominante. Les idées de « centre droit et de gauche sociale libérale » deviendront des idées « dangereuses », par force. Le Décodex donnera donc des bons points aux sites relevant de l’idéologie dominante d’extrême droite, et pointera tous les sites « d’analyse marquée centre droit et à gauche » comme conspirationnistes ou idéologiquement dangereux ? Parce que ces sites auront analysé des événements différemment de la version officielle et de l’idéologie dominante ?

Le meilleur moyen de lutter contre des idées – surtout quand on les estime néfastes – n’est pas d’ostraciser les idées en question ou ceux qui les défendent en les jugeant soi-même de façon idéologique et binaire. Pour lutter contre des idées, il faut soi-même avoir des idées et les confronter. On démonte des idées avec des idées, pas avec des notes en couleur dignes d’un cahier d’écolier, et surtout d’une phrase ou deux de sentence à l’emporte-pièce dans un moteur d’indexation [de sites en vrac] sur son propre journal en ligne [qui n’est pas lui-même indépendant]. Cette approche est puérile, paresseuse, binaire, anti-démocratique et dangereuse. Le danger est simple à comprendre : en se refusant à développer soi-même des idées mais en s’érigeant en juge de celles des autres, on renforce ceux qui les défendent, et surtout… on ne participe qu’à une seule chose : créer du clivage. Un clivage mécanique… et sans issue.

Pour finir : défendre des idées – de façon construite – demande de s’appuyer sur une connaissance large du monde. Allons-nous céder à la tentation de réduire le monde à des codes couleur et des jugements idéologiques ? Ce serait quand même dommage.

Idées lancées à ceux qui pensent quand même que Décodex pourrait avoir un intérêt : il faudrait en premier lieu discriminer les différents types de publication, pour que le public sache à quoi il a affaire : blog personnel, blog collectif, site militant politique, journal avec actionnaires (lesquels), journal indépendant sans aucun actionnaire, financé par la publicité ou non, site délirant, site soutenant une thèse alternative à une thèse officielle (qui n’est pas obligatoirement un site « conspirationniste »), site associatif, site spécialisé en pédonazime, etc…

Les comparaisons peuvent alors se faire, mais entre sites de la même catégorie. Le but ne devient plus de juger des sites entre eux, mais de faire connaître aux lecteurs potentiels vers quoi « ils vont ». Ce qui reviendrait à stipuler pour Le Monde :

« Site d’information générale, quotidien, financé par l’Etat , à hauteur de 6 millions d’euros et par le fonds Google à hauteur d’un montant inconnu, dont les actionnaires principaux à 64% sont la Société Le Monde Libre, une entreprise appartenant au PDG de Free, Xavier Niels (opérateur national Internet et téléphonie mobile) ainsi que de Matthieu Pigasse (Wikipedia) : “ Responsable monde des fusions-acquisitions et du conseil aux gouvernements de la banque Lazard, dont il est directeur général délégué en France ainsi que propriétaire et président des Nouvelles Editions Indépendantes (qui contrôle le magazine Les Inrockuptibles et Radio Nova), et actionnaire du Groupe Le Monde et du Huffington Post ” et de Pierre Bergé, homme d’affaires impliqué en politique depuis plus de 30 ans. »

Bien entendu, il faudrait ensuite stipuler tous les problèmes déontologiques connus dans le journal le Monde, comme les révélations importantes qu’il aurait effectuées, ainsi que les qualités du journal. Les collaborateurs extérieurs, leurs engagements, etc… Un vrai travail journalistique de fond. Pour éclairer le lecteur sur ce qu’il a en main. Sans jugement. Ce travail, à effectuer pour toutes les publications traitées par Decodex serait intéressant. En prenant le maximum de recul possible, en tentant de décrire les choses telles qu’elles sont. Pas comme on les perçoit.





yogaesoteric

18 janvier 2018 

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